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Entretien avec Dominique Sarny et Peter Dorrington de l'Institut français
Jean-Philippe Trottier : Dominique Sarny, vous êtes directeur de l’Institut français de l’Université de Regina et vous, Peter Dorrington, directeur adjoint du même institut et directeur du Centre canadien de recherche sur les francophonies en milieu minoritaire (CRFM). Commençons par le premier directeur, si vous le voulez bien. L’Institut français, c’est quoi?

Dominique Sarny : J’ai l’habitude de le présenter comme un outil de développement pour la communauté fransaskoise. Il est avant tout une institution universitaire pour les francophones de la Saskatchewan, avec un mandat centré sur le développement culturel de cette communauté. Culturel, au sens large, c’est-à-dire économique et linguistique. Quand on parle de francophones de la Saskatchewan, on inclut ceux de langue maternelle anglaise.

J.-P. T. : Autrement dit, les francophiles.

D. Sarny : On n’aime pas ce terme-là. Ce n’est pas une question d’inclusion ou non. La majorité des étudiants francophones avec lesquels nous travaillons sont de langue maternelle anglaise. Ils vont porter le flambeau de la francophonie dans la province

J.-P. T. : En ont-ils conscience?

D. Sarny : Pas toujours.

J.-P. T. : Se voient-ils comme francophones ou bien est-ce vous qui leur accolez cette étiquette?

D. Sarny : Je laisserai Peter répondre à cette question. Pour ma part, je constate que certains étudiants n’ont pas accès à certaines bourses parce qu’ils ne sont pas de langue maternelle française. Ils sont moins à l’aise en français. C’est d’ailleurs une des responsabilités de l’institut, de créer un environnement sur le campus, propice à l’affirmation, par le biais, outre l’enseignement, d’initiatives, d’activités et de pratiques, que ces étudiants sont partie prenante de cette francophonie. Au-delà, ce sont eux qui sont en train de bâtir cet institut. Comprenez que 75 % de ces étudiants francophones sont de langue maternelle anglaise.

J.-P. T. : Peter Dorrington, francophone, francophile… Est-ce que ces anglophones se sentent francophones?

Peter Dorrington : C’est un problème national. On n’encourage pas les anglophones à se considérer comme francophones. Trop souvent, les francophones accolent l’étiquette francophile aux anglophones bilingues, ce qui équivaut à dire francophone de seconde classe. Par ailleurs, un Congolais ou un Roumain qui parlent français sont appelés francophones alors que le français est pour eux aussi une deuxième langue. On maintient ainsi les anglophones à leur place.

J.-P. T. : Permettez-moi de me faire l’avocat du diable. Si, à l’inverse, on les incluait dans la francophonie, on les forcerait dans une catégorie. Voudrions-nous, francophones, être considérés comme anglophones?

P. Dorrington : Ce que nous disons, c’est qu’il y a une nouvelle minorité francophone au pays, de langue maternelle anglaise. Ce n’est pas seulement une excroissance du groupe traditionnel francophone, c’est bel et bien une nouvelle minorité qui a d’autres enjeux dont certains sont semblables à ceux de la francophonie. Leurs forces et faiblesses sont presque l’inverse de celles de la francophonie traditionnelle. Celle-ci est très bien organisée, débrouillarde, avec une identité très forte, des racines territoriales historiques. Ceci dit, son poids démographique diminue, elle vieillit alors que la francophonie de langue maternelle anglaise est très jeune (je suis peut-être un des plus vieux), de plus en plus nombreuse mais mal organisée. On ne l’a jamais encouragée à se penser comme groupe, on l’a mise à l’écart de la communauté francophone traditionnelle. Ils apprennent donc le français comme une espèce de latin professionnel ou académique…

J.-P. T. : …. ça fait très chic…

P. Dorrington : … qu’ils n’utilisent pas hors de la salle de cours car on ne leur en a jamais donné l’occasion de le faire. En 2007, c’est aberrant, selon nous. Pire, la francophonie erre en ce domaine. Partout dans l’Ouest, le nombre de francophones de langue maternelle anglaise dépasse celui de francophones de langue maternelle française. En Saskatchewan, les chiffres sont respectivement d’environ 30 000 et 20 000.

J.-P. T. : C’est intéressant, sauf qu’on a ici deux visions, deux critères d’appartenance à un groupe : la langue ou les ancêtres. Je comprends que votre position en est une de survie. Avec si peu, on essaye d’avoir en quelque sorte les enzymes nécessaires pour pouvoir en digérer davantage. C’est très bien mais ne perd-on pas le sens de peuple?

P. Dorrington : Ce qu’on va perdre, c’est carrément les francophones. Si on continue à faire comme d’habitude, entre nous, on va disparaître.

J.-P. T. : En Saskatchewan ou au Canada en général?

P. Dorrington : La Saskatchewan est la première ligne. Puis ensuite ce sera l’Alberta, le Manitoba. C’est une question de temps et le Québec est également concerné par la courbe démographique déclinante. Les Québécois ne s’inquiètent pas assez.

D. Sarny : Il faut raisonner hors du cadre communautariste et ne pas penser qu’on utilise la communauté anglaise pour renflouer le bassin de francophones. Par ailleurs, il ne faut pas laisser se développer un groupe qui, tôt ou tard, prendra conscience de son identité et deviendra une autre communauté. Je crois qu’on est un peu en avance sur le temps. Il s’agit de voir les conséquences à l’échelle nationale de notre expérience ici. Nous affirmons, sans vouloir offenser qui que ce soit, qu’ici la francophonie est portée démographiquement par les gens de langue maternelle anglaise. Quelle en est la signification actuelle et future pour nous? Comment préparer ces jeunes à devenir des leaders de la francophonie de demain? Il y a un sommet de la francophonie canadienne à Ottawa au début de juin. Beaucoup d’enjeux y seront débattus. Nous ne sommes pas les seuls à mener une réflexion, même si c’est nous qui l’avons amorcée. Le prochain congrès de l’ACELF, l’Association canadienne des éducateurs de langue française, se tiendra à Toronto en septembre. On parle d’inclusion des nouveaux francophones mais il n’y a pas un seul mot sur les anglophones qui parlent français. En fait, on affronte la situation en partant de la réalité, du terrain. C’est la marque de commerce de l’institut.

J.-P. T. : Je reviens à vous, Peter. Vous êtes né anglophone mais d’après vos critères, vous êtes francophone. À part parler français, c’est quoi, pour vous, être francophone? Il y a plus que la langue.

P.D. : Tout d’abord, un francophone, c’est quelqu’un qui parle français. Les façons dont il se comporte sont aussi variées que les locuteurs. Notre rôle, entre autres, est d’aider la communauté francophone à élargir la participation à la francophonie en Saskatchewan en encourageant les anglophones à se considérer comme francophones, à participer à un projet social francophone de concert avec la communauté. C’est déjà pas mal.

J.-P. T. : Je vous donne l’impression de taper sur le même clou depuis le début : quel est l’intérêt pour un anglophone de se considérer francophone?

P. Dorrington : Pourquoi apprendre la français tout simplement, au Canada mais surtout dans l’Ouest où ce n’est pas profitable au plan professionnel, du moins pour l’instant? C’est un acte civique, de citoyenneté. C’est un acte canadien qui répond à la vision d’un pays bilingue, avec deux cultures fondatrices. Cette vision se traduit par une tolérance accrue envers l’autre culture, non dans une perspective ethnique mais interculturelle.

J.-P. T. : C’est un peu le rêve de Trudeau qui vous anime. Il se méfiait du nationalisme qu’il assimilait au repli ethnique. Son homo canadiensis était bilingue, un atome qui choisissait ses allégeances en fonction de lui-même.

P. Dorrington : On est un peu au-delà de ce que nous disons.

D. Sarny : C’est ce qui nous anime certes, pour autant que les gens aient la possibilité du choix, ce qui n’est pas le cas actuellement. Pour revenir à la question francophone, c’est sûr que nous parlons de la langue. Mais qu’est-ce que ça veut dire hors du Québec ou en Saskatchewan? C’est aussi vivre dans un contexte minoritaire. Cet élément est aussi important que l’élément linguistique. C’est également vivre dans un contexte communautaire, élément tout aussi important que le précédent. Autrement, on tombe dans une espèce d’être sans racines. Être francophone tout court n’est pas très concret. Un francophone hors Québec possède ces trois éléments : linguistique, minoritaire et communautaire. Le premier fait qu’on peut rejoindre l’autre par la langue, d’où qu’il soit. Le deuxième me donne avant tout une fenêtre, une expérience particulière d’où je peux observer notre monde globalisé. Je peux même proposer à ce monde un autre regard, celui de ma minorité, sans pour autant tomber dans le communautarisme.

J.-P. T. : J’allais vous reprendre là-dessus…

D. Sarny : Par ailleurs, comme minoritaire, je vais rejoindre ceux qui vivent la même situation ici : les autochtones et les Métis en l’espèce, afin de bâtir un projet de société. Je suis capable de rejoindre les groupes minoritaires, quels qu’ils soient à la limite. J’ai cette sensibilité des êtres et du monde à partir de cette expérience, qui est aussi communautaire. Pour moi, une communauté est une proximité de liens entre les individus. L’élément institutionnel est moins présent, moins prégnant dans une communauté. Le gros problème de la francophonie, c’est justement la bureaucratie, l’institution. Ces trois éléments, langue, minorité, communauté, permettent d’offrir au monde un regard différent et, au Canada, une autre société. Je sors du communautarisme en rejoignant d’autres groupes tout en m’ancrant dans un projet universel qui est celui de la langue et du bagage culturel qu’elle véhicule.

J.-P. T. : En fait, vous composez un patchwork de communautés.

D. Sarny : Il faut dépasser l’expérience et porter un projet, en collaboration notamment avec les autochtones et les Métis, bâtir une expertise en fonction de ces expériences. Ce sont des questions universelles : identité, appartenance, etc… Qui suis-je par rapport à l’autre? Nous avons un laboratoire ici, une mosaïque culturelle. Il s’agit de sortir de la seule transversalité. C’est le défi fondamental. Il faut sortir de l’ethnicité et du communautarisme. On n’avance pas en regardant dans le rétroviseur.

J.-P. T. : Parce que, pour vous, l’ethnicité c’est le passé?

D. Sarny : C’est une fixation sur le passé.

J.-P. T. : Ne peut-on pas plutôt chercher à en maintenir les racines afin de mieux métaboliser l’avenir? Au lieu de mettre la hache dans ce concept, essayer d’en extraire les éléments positifs, tout ethniques qu’ils soient?

D. Sarny : Je suis d’accord mais jusqu’à preuve du contraire, ce concept est un outil qui divise plus qu’il ne réunit. Le multiculturalisme, qui assemble des communautés différentes, n’apporte pas le dialogue interculturel. L’ethnicité nous conforte dans cette dimension verticale, dans le silo. Je ne dis pas qu’il faut tout jeter à la poubelle. Mais se rabattre derrière les ancêtres… Je suis moi-même un mélange, j’habite au Canada depuis longtemps. Où sont mes ancêtres? Comment est-ce que je rejoins la francophonie avec mes ancêtres andalous? Je n’oublie pas que je suis l’héritier de luttes, de combats ici en Saskatchewan, parce que je vis ici. Des luttes pour la langue, des valeurs humaines de respect. Être une minorité est un atout que ne possède pas la majorité, comme je l’ai déjà dit. Beaucoup d’avancements sociaux sortent d’éléments qui, à l’origine, sont marginaux. Les fameux cadavres chauds dont vous parliez avant l’entrevue me font toujours un peu sursauter, même si c’est une réalité. Je me souviens de l’époque où Yves Beauchemin avait sorti cette expression. Mais il est où le problème, si nous le sommes effectivement? Nous avons quand même un souffle de vie et c’est ce qui compte. Nous avons opté de rester en vie. Nous n’avons pas le choix. Nous devons en prendre les moyens et donner ensuite les couleurs à cet ensemble dont nous faisons partie.

J.-P. T. : Magnifique tirade! (rires généralisés) Peter, vous êtes directeur du Centre canadien de recherche sur les francophonies en milieu minoritaire (CRFM). Est-ce complémentaire au travail de l’Institut français? Quelle est votre tâche précise?

P. Dorrington : L’Institut français a un mandat provincial pour stimuler la programmation en français au niveau post-secondaire. La recherche sur les francophonies en milieu minoritaire complète cette programmation en travaillant avec la communauté afin de mieux comprendre les enjeux. On est sans doute le seul centre de recherche au pays qui travaille aussi près du terrain.

J.-P. T. : Les universités ne travaillent pas toujours près du terrain, en général, mais dans leur tour. Je vous vois dans un joli bureau mais en même temps, vous parlez de communauté, de minorités, de travail sur le terrain. Il me semble que c’est rare.

D. Sarny : C’est le signe de notre souplesse et de notre proximité avec le terrain et le milieu que nous desservons.

J.-P. T. : C’est la force du centre et de l’Institut ou bien de l’Université de Regina en général?

D. Sarny : C’est la force de l’institut. Le centre de recherche est un outil de l’Institut pour parvenir à résoudre les questions dont nous parlions précédemment.

P. Dorrington : Et notre idée, notre mandat, c’est de développer des outils pour les communautés à travers le pays.

J.-P. T. : Avez-vous un exemple concret?

P. Dorrington : Quand on parle d’inclusion, on peut très vite tomber dans des lieux communs. Alors comment l’articuler? Ce n’est pas du tout évident pour une communauté francophone. Si nous voulons l’aider à sortir de son isolement, nous remarquons qu’il y a aussi les Premières Nations et les Métis qui forment d’autres minorités. Il est donc logique de commencer à travailler avec les Métis. Sauf que depuis 1870, et en Saskatchewan depuis 1885, il n’y a plus vraiment de communication constructive entre les francophones et eux. Entre temps, ceux-ci se sont assimilés à l’anglais. Nous pensons que nos deux communautés ont beaucoup à apprendre l’une de l’autre. Les enjeux sont tantôt très semblables, tantôt très différents. Mais, malgré un siècle d’assimilation, ce sont deux peuples qui ont réussi à survivre et même à s’épanouir.

J.-P. T. : Vous allez donc organiser des colloques, des échanges individuels?

P. Dorrington : Comment crée-t-on un dialogue? On a d’abord commencé par un colloque communautaire, scientifique et artistique pour créer un modèle holistique d’échange, sans lequel un rassemblement ne mène à rien. Voici un exemple de travail universitaire entre l’institut, le centre, les communautés et nos collègues de l’Institut Gabriel-Dumont. Les artistes de chaque communauté découvrent que les deux communautés partagent un certain patrimoine, sont capables de communiquer en dépit de la distance. Les spécialistes, les universitaires viennent stimuler le débat, la réflexion. C’est aussi une entreprise solennelle et sécuritaire où la spiritualité est essentielle.

J.-P. T. : Spirituelle, c’est-à-dire…

D. Sarny : Mystique…

J.-P. T. : Ce sont de grands mots…

D. Sarny : Non, c’est une idée originale. À l’université, on aborde une question particulière par le biais de ce que l’on sait faire le mieux : la logique, la science. C’est un élément important. Mais, pour mieux comprendre la personne, les langages artistique et religieux nous donnent une autre dimension de cette réalité. Avec les Métis, comme avec les autochtones du reste, la spiritualité est au coeur de la démarche.

J.-P. T. : Beaucoup plus, en tout cas, que chez les francophones.

D. Sarny : Absolument. Alors comment faire, quand on est à l’université, pour entretenir un dialogue et satisfaire à la fois les scientifiques et nos exigences envers le rapprochement entre les deux communautés, quand tout ça n’a jamais été fait?

J.-P. T. : En fait, vous n’avez pas de modèle.

D. Sarny : C’est ça. Il nous faut sortir des modèles, justement. Les réponses qu’ils ont proposées n’ont pas fonctionné. Il faut innover.

J.-P. T. : Permettez-moi de vous interrompre. Vous connaissez sans doute le wampum.

D. Sarny : La ceinture?

J.-P. T. : Oui. C’était en fait un traité politique ou d’amitié sous forme de ceinture de coquillages assemblés qui traduisaient en langage symbolique la quintessence de ce qui avait été convenu entre deux peuples. C’était très fort à l’est. Je ne sais pas pour l’ouest.

D. Sarny : C’est moins fort ici. Mais l’idée est la même. On a chez les Métis la ceinture fléchée On a eu un échange de ceintures d’ailleurs. En fait, notre initiative dépasse cela. Pour qu’un dialogue soit constructif, il doit tenir compte des réalités des parties prenantes et identifier les points de convergences où Métis, francophones et scientifiques se rejoignent. Dans la rencontre de trois jours qu’il y a eu il y a deux ans, les scientifiques venus de France nous ont dit : « Ça va pas, non, on ne va pas faire de prières! »

J.-P. T. : Pourtant la France a produit des Roger Caillois, des Jacques Soustelle…

D. Sarny : Mais quand vient le temps d’être acteur et chercheur d’une démarche, ce n’est pas évident, surtout pour un Français. Mais nous tenions à incorporer une dimension de respect, autour d’une table ronde, sans trop imaginer le résultat dans les mois suivants.

J.-P. T. : Vous avez littéralement inventé un langage! Ça a dû patiner, glisser, trébucher, balbutier.

D. Sarny : C’était un an et demi de préparation.

P. Dorrington : Je veux ajouter le fait que c’était multilingue. Chacun parlait dans sa langue et on se comprenait.

J.-P. T. : Ça en faisait combien?

P. Dorrington : Les Métis parlent cinq langues dont l’anglais et le français. Il y avait le cri, le mitchif et leurs variantes. Il était important que cela soit à la fois holistique et multilingue. Nous avons eu un dialogue entier, pas seulement universitaire ou théorique…

J.-P. T. : … ni imposé d’au-dessus.

D. Sarny : Effectivement. C’est un élément très important de notre démarche.

P. Dorrington : Les tables rondes communautaires et multilingues étaient au coeur de ce colloque.

D. Sarny : L’élément linguistique était déjà second par rapport aux deux autres composantes : minorité et communauté.

P. Dorrington : Ça c’est un bel exemple d’un outil de développement qu’un centre de recherche et une institution post-secondaire peuvent offrir à une communauté. La porte est désormais ouverte entre elles. Cela se passe dans les trois provinces des Prairies, chose inconcevable il y a trois ans. Ceci dit, tout est encore très fragile.

J.-P. T. : Je vais tout de même vous faire part d’une objection qui me semble de taille. Dans la mesure où la langue conditionne nos représentations, chaque langue constitue une barrière au dialogue. Pensons aux chrétiens et aux musulmans : comment expliquer à ceux-ci la notion de Trinité sans qu’ils y voient un polythéisme? C’est impossible car la langue ne le permet pas. Transposons cette objection dans votre expérience. Vous partez de bons sentiments et vous êtes dotés d’une très bonne méthode. Vous allez néanmoins achopper sur des éléments fondamentaux.

D. Sarny : Cette question est très pertinente. D’abord, on ne part pas de bons sentiments mais d’une réalité de l’expérience, d’une nécessité. Le dialogue avec d’autres minorités est nécessaire si on veut pérenniser la francophonie ici. Ensuite, qu’est-ce qui fait la complétude d’une personne? Si je n’étais qu’un être froid et rationnel, je n’aurais pas de télévision, pas d’œuvres d’art. Il fut des époques où l’art, la religion, la spiritualité étaient premiers pour expliquer la société. Une anecdote : j’avais une professeure d’anthropologie qui était athée. Elle me disait que pour comprendre une société. Il fallait identifier l’élément qui la fait tourner, autrement dit le religieux. Cette athée me recommandait d’aller lire les mystiques de cette société, d’oublier les Lévi-Strauss et compagnie. C’est ce qu’on a fait avec les Métis pour qui l’élément religieux est fondamental. L’humain n’est pas que rationnel. Il est fait d’éléments intangibles. Les empreintes de mains dans les grottes préhistoriques témoignent d’un besoin de dire ce qu’il est. Il faut se rejoindre là-dessus. On a d’ailleurs fait un spectacle géant de deux, trois heures avec des artistes francophones et Métis. On avait commencé avec des prières.

J.-P. T. : C’est leur absolu à eux.

D. Sarny : Je n’ai pas le choix que de prendre en compte cette dimension chez l’autre.

J.-P. T. : Avez-vous jamais songé à faire des rencontres dans le silence total, dans la contemplation? On est dans la mystique, la psychanalyse, l’inconscient, appelez ça comme vous voudrez. Et on économiserait sur les frais d’impression de programmes…

D. Sarny : Quand les gens s’exprimaient en cri, on n’avait pas d’interprètes, ce qui rejoint votre idée en quelque sorte. Je n’y comprends rien mais j’étais en situation d’écoute non de ce que je pouvais comprendre mais de la personne qui parlait. Ça fait partie de notre méthodologie.

P. Dorrington : C’est une méthodologie qu’on va par ailleurs utiliser pour approcher des francophones d’autres minorités telles que les Premières Nations ou même ceux de la majorité, c’est-à-dire ceux de langue maternelle anglaise. Notre recherche sort donc des schémas classiques. On ne cherche pas à reproduire ce que font les chercheurs sur la francophonie canadienne.

J.-P. T. : Votre projet, tout compte fait, est à la limite du visionnaire?

D. Sarny : Depuis 2003, nous sommes en train de créer une institution universitaire qui doit prendre sa place au sein d’un campus majoritairement anglophone en tant qu’outil de développement de la communauté et avec les compétiteurs-partenaires que sont le Campus Saint-Jean en Alberta et le Collège universitaire de Saint-Boniface au Manitoba. Nous devons également prendre notre place au sein du réseau des universités de la francophonie canadienne dont l’institut est membre. Évidemment, on n’a pas la même taille que des institutions telles que l’Université d’Ottawa mais on fait des choses qu’elle ne fait pas. Il nous faut de l’audace mais cela repose sur une vision novatrice, comme vous dites. Vous comprenez qu’être francophone, ce n’est pas seulement une question de langue. La francophonie, jusqu’à présent, a été enfermée dans cette seule question. Je pense qu’en Saskatchewan, comme ailleurs, nous sommes tombés dans le piège québécois qui sacralise la langue et érige le modèle de l’ethnicité.

J.-P. T. : Réagissez-vous en tant que Français de France?

D. Sarny : Non, en tant que Canadien. Je ne me considère pas comme Français. Je vis ici dans un milieu minoritaire, même si j’ai grandi, en France, dans une francophonie majoritaire. Je suis capable d’en mesurer les avantages. Je ne veux pas devenir majoritaire, vivre dans un monde plat, uniforme.

J.-P. T. : Vous vivez toujours sur la brèche…

D. Sarny : Pourquoi?

J.-P. T. : Dans le sens d’un qui-vive.

D. Sarny : Oui, en alerte et c’est ce qui fait notre force. Si on suit les modèles, en général conservateurs, des administrations et des bureaucraties universitaires, on n’ira nulle part. Nous sommes peut-être et avant tout des éducateurs chargés de sortir notre communauté de son pessimisme. Il faut agir, pas réagir, de façon vive et dynamique.

P. Dorrington : Ce qui fait partie intégrante de notre vision, c’est notre précarité. Il faut la valoriser, il faut sans cesse innover.

J.-P. T. : Peut-on dire que vous vous sentez responsabilisés? Je pense à la minorité juive et à un concept hébreu extrêmement important : le tikkun olam, la réparation du monde, la responsabilité face à celui-ci puisque, pour les juifs, Dieu leur a confié la mission universelle d’annoncer qu’il est le seul Dieu, l’unique. Vous n’avez certes pas le même bagage mais ce sentiment de danger qui vous pousse à créer ne vous donne-t-il pas une certaine sensibilité analogue? En fait, vous sentez-vous, toutes proportions gardées, comme le sel de la terre? Sentez-vous que vous avez l’obligation de partager quelque chose?

D. Sarny : Absolument. Sinon, quel serait le sens de notre travail, de notre engagement?

P. Dorrington : Je parlerais plus d’un engagement que d’une responsabilité.

D. Sarny : Sauf qu’on est responsable en plus de l’héritage que nous avons reçu ici, des luttes de prédécesseurs.

P. Dorrington : Oui mais dans une perspective post-secondaire.

J.-P. T. : Vous affirmez ne pas vouloir du monde plat de la majorité. Je me fais encore une fois l’avocat du diable. N’y a-t-il pas là une sacralisation sournoise du statut de minoritaire?

D. Sarny : Non et puis il ne s’agit pas d’être marginal. Nous ne sommes pas les minoritaires de service. Nous ne sommes pas enfermés non plus. Nous voulons seulement doter nos jeunes et notre communauté des outils leur permettant de prendre en main leur avenir. Pour reprendre votre question, pensez-vous qu’être minoritaire est confortable? Ce n’est pas très valorisant.

P. Dorrington : Nous posons ainsi un acte de citoyenneté canadienne, ce qui nous permet de sortir du rapport minorité-majorité et de nous inscrire dans la vision de deux cultures fondatrices. Il nous faut donc une francophonie d’un bout à l’autre du pays. Il faut la nourrir, pas pour qu’elle reste à l’écart mais qu’elle participe à la réalisation de ce rêve. Un dernier point : on ne se prend pas pour des mages. Nous sommes responsables de notre mandat post-secondaire.

J.-P. T. : Avoir le cul entre plusieurs chaises, si vous me passez l’expression, cela doit vous valoir pas mal d’amis et pas mal d’ennemis? Sans être éclectiques, vos appartenances sont variées. Les Québécois n’aimeront pas ce que vous dites, les Acadiens non plus.

D. Sarny : Déjà dans le milieu communautaire d’ici, ce n’est pas évident. Hormis les leaders qui comprennent les enjeux, allez faire comprendre aux autres notre utilité, allez lutter contre le défaitisme ambiant. Et je ne parle pas des critiques personnelles. En ce qui concerne le Québec, nous étions il y a 15 jours à Trois-Rivières au colloque de l’ACFAS…

P. Dorrington : … un colloque sur l’inclusion qu’on avait co-organisé...

D. Sarny : On ne s’est pas compris.

P. Dorrington : Surtout ce que je disais au sujet des anglophones.

D. Sarny : Ici, on nous reproche de brader le passé et de faire entrer les anglophones. Nous sommes même critiqués à l’interne, au sein de l’université.

J.-P. T. : Je vous souhaite alors bonne chance et d’avoir les nerfs solides. Et les subventions généreuses! Merci Peter, merci Dominique.
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Dominique Sarny est directeur de l'Institut français de l'Université de Regina, Peter Dorrington est directeur adjoint de cet institut ainsi que directeur du Centre canadien de recherche sur les francophones. L'Institut a pour mandat de soutenir le développement culturel de la communauté fransaskoise, une communauté qui regroupe aux yeux de la direction aussi bien les anglophones apprenant le français que les français de souche.



Extraits



«...il y a une nouvelle minorité francophone au pays, de langue maternelle anglaise. Ce n’est pas seulement une excroissance du groupe traditionnel francophone, c’est bel et bien une nouvelle minorité qui a d’autres enjeux dont certains sont semblables à ceux de la francophonie. »


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«[Il faut sortir] du communautarisme en rejoignant d’autres groupes tout en [s]’ancrant dans un projet universel qui est celui de la langue et du bagage culturel qu’elle véhicule.»


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...[Ê]tre francophone, ce n’est pas seulement une question de langue. La francophonie, jusqu’à présent, a été enfermée dans cette seule question. Je pense qu’en Saskatchewan, comme ailleurs, nous sommes tombés dans le piège québécois qui sacralise la langue et érige le modèle de l’ethnicité.»

Communautés francophones de Saskatchewan - 2012