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Se souvenir de notre histoire 1755-2005

Déportation et exil des Acadiens et des Acadiennes

L'histoire des Français d'Acadie est l'histoire d'un enracinement (1604), d'une conquête (1710) et de la survie du groupe devenu minoritaire après le coup de 1755. Tant que nous étions utiles, on nous tolérait d'une telle manière; tant que nous n'étions plus utiles, on tolérait notre départ forcé. Des origines à nos jours, l'histoire de l'Acadie a une chronologie rassurante au tracé linéaire et impeccable.1 L'année 2005 marque le 250e anniversaire du coup de 1755. Huit ans de déportations (1755-1762) et d'exil ont marqué le peuple acadien pour toujours.

L'aperçu historique de cette période de déportations forcées a été appelé « Le Grand Dérangement » alors que12 000 personnes furent affectées par l'exil direct et trois quarts furent éparpillés dans les colonies anglo-américaines. Les autres connurent les prisons d'Halifax, de Londres, ou furent déportées en France. Il en resta peut-être 2 000 réparties depuis la rivière Ristigouche jusqu'à Canseau. Autant s'étaient réfugiées au Canada.2

Une épopée inspirée de l'histoire... un premier peuplement!

Il semble que c'est en 1847 que les Acadiens et les Acadiennes ont pu lire, pour la première fois, leur histoire à eux quand Evangeline or a tale of Acadie du poète américain Longfellow fut publiée à Boston. Le poème est inspiré de l'épisode historique de la déportation issue de Grand-Pré en 1755. Comme les épopées de tous les autres peuples de la terre, Évangéline a des fondements véritables bien que l'auteur, par licence poétique, les ait souvent déformés.

On l'a bien dit lors des célébrations du 400e : l'Acadie, c'est le premier peuplement permanent non amérindien de toute l'Amérique, au nord du Mexique. C'est aussi le premier peuple d’Amérique non amérindien à subir l'abandon de leur pays et une déportation massive à coups de baïonnettes. Les Acadiens et les Acadiennes sont, après les Amérindiens et les Amérindiennes, les premiers fondateurs de ce qu'est aujourd'hui le Canada. Beaucoup d'Acadiens et d’Acadiennes proviennent des régions historiques françaises du Poitou, de l'Aunis et de Saintonge et ces premiers Français se sont vite approprié le beau nom d'Acadiens, n'imaginant jamais que cette « terre promise » allait devenir l'un des épisodes les plus douloureux de toute l'histoire de l'Amérique, connu sous le nom de « le Grand Dérangement ».

Signes avant-coureurs

C'est durant la guerre de la Succession d'Espagne (1701-1714) que l'Acadie (la Nouvelle-Écosse péninsulaire) devint britannique en 1710. La France est tout à fait mécontente et c'est alors qu'elle va construire la forteresse de Louisbourgen 1720. Il y a désormais l'Acadie anglaise (Nouvelle-Écosse péninsulaire), l’Isle Royale et l’Isle Saint-Jean, territoires toujours français.

Ce fut pendant la guerre de la Succession d'Autriche (1740-1748), précisément en 1745, que l'Angleterre prit Louisbourg pour la toute première fois ce qui lui donnait souveraineté sur l’Isle Royale (Cap-Breton) et l’Isle Saint-Jean (Î.-P.-É.). L'année suivante, en 1746, partait de France, sous le commandement du duc d'Anville, une grande expédition, une imposante escadre navale, une véritable armada, pouvant reconquérir Louisbourg, capitale desdites îles. Tempêtes, ouragans, maladies, tout conspira pour détruire l'espoir de la France. Plus de 1 200 hommes sont morts en mer et plus de 1 100 sur terre ferme.3 On a dit que la France avait en quelque sorte abandonné le Canada; en tout cas elle n'avait pas abandonné l'Acadie durant cette guerre qui termina en 1748. Chose fort surprenante : lors du traité d’Aix-la-Chapelle en 1748, la Grande-Bretagne redonna à la France la forteresse de Louisbourg ainsi que l'Isle Royale et l'Isle Saint-Jean. Ceci allait enrager les Anglo-américains qui, en représailles, construisirent Halifax en 1749; c'est alors que Halifax remplaça Annapolis Royal comme capitale de la Nouvelle-Écosse.

Une troisième guerre s'éclata officiellement en Europe et fut la première guerre véritablement mondiale parce qu'elle se propagea sur presque tous les continents. C'est durant la guerre de Sept Ans (1756-1763)qu'eurent lieu les sept dernières années (1756-1762) de la déportation de l'Acadie (rebaptisée Nova Scotia à la conquête de 1710) et de celle de l'Isle Saint-Jean en 1758.

Nouveau serment, huit années de déportations

La déportation des Acadiens qui débuta en 1755 avait commencé en période de paix. Les Acadiens et les Acadiennes étaient d'abord des réfugiés, ensuite quand la guerre éclata en 1756, ils étaient considérés des prisonniers de guerre. Après la guerre de Sept Ans, ils furent traités en rapatriés soit en France, leur première mère patrie, soit en Acadie, leur ultime patrie. Bien qu'ils fussent des Acadiens, les autorités britanniques les appelaient des « French Neutrals ». Cette appellation n'était peut-être pas injuste car dès les débuts de leur enracinement et depuis les 45 ans (1710-1745) qu'ils prêtaient un serment de fidélité conditionnel à la reine Anne, aux rois George I et George II, les Acadiens et les Acadiennes avaient toujours exiger la condition sine qua non qu'ils restent « neutres » advenant une guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Les Acadiens, comme les Loyalistes qui prirent leurs terres plus tard, se sont toujours arrogé du droit de consanguinité,c’est-à-direle droit de ne pas se battre contre leurs frères de sang advenant une guerre. Pour les Acadiens, les frères de sang ce sont les Français et les Mi'kmaq ; pour les Loyalistes plus tard, ce sera la parenté en Nouvelle-Angleterre qu'ils ont quittée lors de la guerre d'Indépendance américaine. Les rois de Grande-Bretagne avaient respecté cette condition car les Acadiens étaient les pourvoyeurs de la base agricole de la Nova Scotia. Mais ceci allait changer du jour au lendemain en 1755.

Depuis la fondation d’Halifax en 1749, de nombreux habitants de religion protestante4 vinrent s'établir en Nouvelle-Écosseet les Acadiens et les Acadiennes devenaient moins utiles pour l'agriculture. C'est alors qu'en juillet 1755, Charles Lawrence, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse, convoqua son Conseil et, le 28 juillet 1755, on informa les délégués acadiens réunis à Halifax qu'il fallait qu'ils prêtent désormais un serment de fidélité « inconditionnel ». Devant le refus anticipé des délégués acadiens, Lawrence et son Conseil entamèrent le plan d'exécuter la déportation du peuple acadien, ce qui allait durer huit années, de 1755 à 1762. Ce plan avait déjà été décidé à l'avance tel qu'on l'apprend dans le procès-verbal de la séance du Conseil du 28 juillet 1755 où il est écrit : as it had been before determined to send all the French Inhabitants out of the Province".

L'exécution même de ce qui avait été auparavant décidé eut lieu au mois d'août 1755. Les hommes sont capturés, emprisonnés; les embarcations confisquées, le bétail et les récoltes saisis, les routes surveillées. Le 11 août 1755, Monckton, ancien député à la Chambre des communes britannique, convoque 400 hommes à Beaubassin et les fait emprisonner. Le 5 septembre, 418 Acadiens sont rassemblés dans l'église de Grand-Pré et Winslow leur transmet les ordres de l’exécution de la Déportation tels que fignolés par Lawrence. C'est le 10 septembre qu'aurait eu lieu l'un des premiers embarquements à bord des 46 bateaux qu'avaient fournis les armateurs du Massachusetts. Une véritable chasse à l'homme ainsi commençait : « ce fut le plus grand génocide politique, linguistique et même religieux de l’histoire canadienne ».5

La dispersion des Acadiens voit environ 10 000 Acadiens et Acadiennes transportés contre leur gré dans neuf colonies anglo-américaines de la côte est de l'Amérique, l'objectif étant de les disperser au maximum afin d'éviter qu'ils ne se regroupent et constituent une menace ou un obstacle pour le colonialisme britannique en Amérique du Nord. Un sort particulier a été réservé aux 1 500 Acadiens et Acadiennes déportés en 1755 en Virginie. Ils furent refoulés vers l'Angleterre au printemps de 1756. Après sept années en Angleterre (Liverpool, Southampton, Penryn, Bristol...), ils furent « récupérés » par Louis XV en 1763. Sur le sol français, les rescapés acadiens de l'Angleterre retrouvèrent 2 000 de leurs compatriotes arrivés à la suite de la chute de Louisbourg et de la reddition de l'Isle Royale et de l'Isle Saint-Jean. De Boulogne à Bordeaux, 3 000 Acadiens et Acadiennes furent disséminés pendant près de 25 ans jusqu'en 1785 alors que plusieurs d'entre eux décidèrent de descendre vers la Louisiane. Plusieurs furent installés avec succès à Belle-Île-en-Mer tandis que d'autres avec insuccès au Poitou alors confronté à de multiples difficultés socio-économiques.6 La déportation de 1755 a eu un impact considérable sur la population et l'économie de l'Isle Saint-Jean alors que quelque 2 000 Acadiens et Acadiennes réussirent à s'échapper des militaires britanniques en Nouvelle-Écosse.7

La Déportation de l'Isle Saint-Jean, 1758

L'année 2008 va représenter pour les Acadiens et les Acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard, le 250e anniversaire de l'événement déterminant de leur histoire, c'est-à-dire la déportation de 1758. Rares sont ceux qui savent que cette seconde vague de déportations fut la cause d'une aussi longue errance que celle qui débuta en 1755. Rares sont ceux qui savent que le plus grand mouvement de migration sur le Mississippi au 18e siècle comprenait des Acadiens arrivant de Nantes (France) dont au moins un tiers aurait été déporté en France à partir de l'Isle Saint-Jean.

Le 26 juillet 1758, Louisbourg tombe aux mains des Anglais après la décharge méthodique de Wolfe et 48 jours de siège. LeMusée acadien de l'Î.-P.-É. a un souvenir fort prisé de l'époque de la prise de Louisbourg car cet épisode de la guerre de Sept Ans est remémoré à Miscouche par un canon français repêché des eaux de Louisbourg. Cette pièce d'artillerie, aujourd'hui sur le terrain en arrière dudit musée, avait pour un temps soutenu la suprématie de la France, première mère patrie des Acadiens.

La capitulation de Louisbourg va déclencher la chute de l'Isle Saint-Jean et de l'Isle Royale, deux territoires français jusqu'à 1758. Bien qu'il n'y eût aucune nécessité militaire de déporter les habitants de l'Isle Saint-Jean, une déportation fut organisée sous Lord Rollo. La population acadienne comprenait alors environ 6 000 âmes éparpillées sur les cinq belles paroisses de Port-la-Joye, Saint-Paul de la Pointe-Prime, Saint-Louis-du-Nord-Est, Saint-Pierre-du-Nord et Malpèque.

Parmi la douzaine de vaisseaux britanniques qui transportèrent les Acadiens en France à partir de Port-la-Joye et de Louisbourg, on connaît bien les noms du Duke William et du Violet. Presque 2 000 hommes, femmes et enfants ont péri en mer lors de la déportation de l’Île.

Ce qui s'est passé en 1758 à l'Isle Saint-Jean désormais appelée Island of Saint John, explique l'afflux de nouveaux arrivants sur les rives du Saint-Laurent, au pays de la Loire et, 27 ans plus tard, dans la région des Attakapas en Louisiane. Au Québec, les Acadiens et les Acadiennes se retrouveraient sur les grandes seigneuries encore inoccupées et libres de contraintes.

Il faut souligner que la plupart des premiers Acadiens de la Nouvelle-Cadie (telle qu'on nommait autrefois la région québécoise actuelle de Saint-Gervais de Bellechasse), étaient venus de l'Isle Saint-Jean en 1756 et avaient ainsi devancé la déportation horrible de leurs compatriotes en 1758. D'ailleurs, on retrouve presque tous les premiers Acadiens de Saint-Gervais de Bellechasse dans le recensement même de l'Isle Saint-Jean en 1752 par Sieur de la Rocque.
Amherst voulut lors de la chute de Louisbourg déraciner aussi complètement que possible les Acadiens et les Acadiennes parce que l'île était située à un endroit stratégique du golfe Saint-Laurent. La présence d'Acadiens français et catholiques au site stratégique de l'Isle Saint-Jean aurait, semble-t-il, menacé et gêné la conquête britannique du Canada. Un Prince-Édouardien anglophone a bien cerné le dilemme des Acadiens en 1758 lorsqu'il écrivit en anglais dans le Guardian ce qui suit : « Charlottetown may be the only capital city in the world that offers a view, across its scenic harbour, of the site of our country's experience with ethnic cleansing. The early Acadian settlers posed no military threat to anyone,as their easy conquest surely demonstrated, but were exiled nonetheless in case they might someday become a threat ».8
Conquête et une commémoration perpétuelle...

La conquête britannique de tout le Canada fut chose faite en septembre 1760 par la prise de Montréal. L'article 39 des Actes de capitulation, exigeait que cessent désormais les déportations des « Canadiens, des Acadiens et des Français ». Amherst n'avait accédé que partiellement à cette demande de la part de Vaudreuil, dernier gouverneur français du Canada, puisque se poursuivit la déportation des Acadiens même après que tout le continent deviendra britannique en 1760. L’on sait qu’une autre déportation eut lieu vers le Massachusetts en 1762, l'année avant le traité de paix.

La paix revenue en 1763 au traité de Paris, la majorité des déportés reste sur le sol américain et gagne soit le Québec tout proche, soit la Louisiane devenue espagnole en 1762, ou bien retourne par petits groupes dans cette contrée qu'était pour eux le pays d'Acadie, terre promise.

Aujourd'hui, 250 ans plus tard, les Acadiens et les Acadiennes sont revenus, défrichent et commémorent car, au dire de Carl Brasseaux, auteur de Scattered to the Wind, et cité dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse : « Depuis les dix dernières années, la déportation forcée de 12 000 à 18 000 Acadiens et Acadiennes a retenu l'attention mondiale comme étant un exemple classique de nettoyage ethnique. »9

____________________
1 Michel Roy, l'Acadie des origines à nos jours, Essai de synthèse historique, Québec/Amérique, p. 11-12.
2 Michel Roy, id. p. 143
3 Robert Pichette, Pour l'honneur de mon prince..., Michel Henry, éditeur, Moncton, 1989, p. 103-106
4 Fidèle Thériault, « Déporter les Acadiens pour "protestantiser" l'Acadie »,dans La Petite Souvenance, Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches, 2005, Miscouche, p. 7-9
5 Jean L. Pedneault « Le Grand Dérangement dérange toujours », Le Madawaska, le 27 juillet 2005, 4-A.
6 Eu égard à la dispersion des Acadiens sur trois continents, on pourrait consulter Carl Brasseaux, Scattered to the Wind, USL, Lafayette, La, 1991.
7 Eu égard à l'impact de la Déportation sur l'Isle Saint-Jean, voir Georges Arsenault, « L'Isle Saint-Jean et la Déportation de 1755 » dans La Petite Souvenance, Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches, 2005, Miscouche, p. 12-13.
8 John Eldon Green, "The Acadian exit", The Guardian, Charlottetown. November 1st, 2000.
9 Carl Brasseaux, cité dans « Lettre historique : Un général anglais décrit la déportation » dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, samedi 2 au 9 novembre 2001 (traduit de l'américain pat Bruce Schultz).



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Georges Arsenault est historien, auteur de "Les Acadiens de l'Île-du-Prince-Édouard, 1720-1980" et divers ouvrages sur le folklore acadien. Animateur pendant de nombreuses années à l'émission matinale de Radio-Canada, il se consacre aujourd'hui à ses recherches sur le folklore et l'histoire locaux.
Dernière mise à jour: 09/26/2007
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