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Entrevue avec Angèle Arsenault
Jean-Philippe Trottier : Bonjour Angèle et merci d’avoir accepté de participer à cette entrevue, assurément la première de ta carrière…

Angèle Arsenault : (rires)

J.-P. T. : Tu n’as pas besoin de présentation, du moins dans la francophonie canadienne, en raison de ta carrière de chanteuse. Peut-on te considérer comme l’emblème des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard?

A. A. : L’étoile! (rires). J’ai écrit une chanson intitulée Il y a une étoile pour chacun de vous. Souvent, quand je donne un concert, l’affiche publicitaire évoque l’étoile de l’île.

J.-P. T. : L’étoile, qui est jaune, symbolise le catholicisme, le Vatican j’imagine.

A. A. : Elle symbolise avant tout le drapeau acadien. L’étoile jaune sur le fond bleu-blanc-rouge nous distingue du drapeau français. Et puis c’est l’espoir. Pour moi en tout cas.

J.-P. T. : Peut-on dire que le peuple d’ici vit d’espoir?

A. A. : Oui, d’espoir et de foi. Il y a un fond qui est profondément spirituel chez les Acadiens.

J.-P. T. : Spirituel catholique ou spirituel cosmique?

A. A. : Je dirais davantage cosmique. Même si beaucoup d’Acadiens vont encore à l’église. Beaucoup n’y vont pas également. Comme moi, ils sont peut-être encore plus spirituels. Ils ont confiance que tout peut s’arranger dans l’univers. Ça vient sans doute du fait qu’on a une histoire difficile. Ça nourrit une profondeur, je crois.

J.-P. T. : Cette histoire tragique – je pense à la déportation – me semblerait plutôt nourrir un pessimisme, une tristesse.

A. A. : C’est plutôt l’inverse. D’après ce que je vois, ce que je ressens et ce que j’ai reçu dans ma famille, dans ma parenté, dans le village où je suis née, il y a de la sérénité, de la joie de vivre, de l’entraide, de la musique. Ce n’est pas du tout pessimiste.

J.-P. T. : Tu es musicienne. Comment se caractérise la musique d’ici? A-t-elle une tonalité, une saveur particulière pareille à nulle autre?

A. A. : Oui, la musique des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard n’est pas comme les autres. On dirait en anglais woven. Elle évoque les entrelacs de la tapisserie, les influences des Irlandais et des Écossais qui nous entouraient. On a une grosse influence anglophone, country. Quand j’étais jeune, on captait les postes américains d’endroits tels que la Virginie occidentale, on écoutait le Grand Ole Opry. Ça fait partie de notre musique, comme les reels de violon endiablés. Ça compose un style qui est assez unique.

J.-P. T. : Et tout ça s’est fondu dans le folklore acadien?

A. A. : Oui. On joue cette musique dans les partys. J’en compose également. Mon père était violoneux, il venait d’une famille de 14 enfants, tous violoneux.

J.-P. T. : Un véritable orchestre de chambre!

A. A. : Moi, j’accompagnais au piano, à la guitare ou à l’harmonium à pédales. Mon père jouait des reels que son grand-père lui avait montrés et qu’il avait appris au Québec alors qu’il travaillait dans la vallée de la Matapédia. Au fait, on ne le sait pas mais ce sont les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard qui ont fondé le village de Saint-Alexis-de-Matapédia.

J.-P. T. : Pour quelle raison?

A. A. : Parce qu’il n’y avait plus de terres ici. On avait besoin de défricheurs là-bas.

J.-P. T. : À la fin du XIXe siècle?

A. A. : Oui. Mes grands-oncles, mes grands-parents sont tous allés dans cette région. On y trouve beaucoup de Gallant, d’Arsenault, noms typiquement acadiens. Ils sont revenus avec des pièces de violon. Mon père a travaillé aux États-Unis, au Labrador. Il en rapporté les musiques.

J.-P. T. : Considères-tu qu’en tant qu’artiste, tu as réussi à faire un mélange heureux de tous ces styles?

A. A. : Oui, je pense. En 1977, j’ai sorti mon album qui s’est vendu à 300 000 copies et qui m’a valu le prix Félix, en 1979, pour le disque le plus vendu an Canada-français. C’était un vrai mélange, avec des reels de violon, des chansons à la Jacques Brel, à la Bob Dylan, à la Buffy Sainte-Marie, à la Gilles Vigneault. C’est nous, ça.

J.-P. T. : Ça signifie que le peuple acadien de l’île a cette capacité, ces enzymes pour métaboliser, pour digérer les apports étrangers?

A. A. : Facilement. L’Île-du-Prince-Édouard est une province touristique. Notre grand sport auparavant, à chaque mois de juin, consistait à regarder les licenses des voitures et de compter : « 15 du Massachusetts, 20 du Québec, 30 de l’Ontario, 25 de Rhode Island, en v’là une de la Californie! » C’était pour nous une ouverture sur le monde. On voulait vraiment qu’ils viennent chez nous.

J.-P. T. : Même si tes grands-parents et parents ont voyagé, la plupart des gens d’ici ne l’ont pas beaucoup fait.

A. A. : Non, les gens viennent plutôt ici.

J.-P. T. : Donc vous imaginez, vous créez des mondes.

A. A. : On est ouvert, on les aime tous. On veut vraiment qu’ils soient bien chez nous. Le tourisme nous pousse à avoir cette attitude mais elle est avant tout innée chez nous.

J.-P. T. : Tant chez les Anglais que chez les Français?

A. A. : Je croirais que oui.

J.-P. T. : Est-ce que ce serait un point de convergence entre les deux communautés?

A. A. : Tout à fait. D’autant plus que nous sommes dans une île qui est petite. Les gens sont doux, tranquilles. On roule assez lentement sur les routes…. et mal (rires). On est habitué à suivre tes tracteurs qui occupent toute la route. On donne toujours la priorité aux piétons.

J.-P. T. : J’ai remarqué ça… Est-ce que tout ça fait partie de votre caractère insulaire? Les Acadiens étant minoritaires dans cette île, peut-on dire qu’ils constituent une île dans une île?

A. A. : Oui! On est dans un cocon, en sécurité, aussi bizarre que ça puisse paraître. Grosse famille, grosse paroisse, je connais presque tout le monde personnellement.

J.-P. T. : Et toi, ils te connaissent davantage!

A. A. : (rires). Je parle aux anglophones comme si je les connaissais et ils me répondent de même. On dit que l’Île-du-Prince-Édouard est le seul endroit où on peut parler une demi-heure au téléphone avec un mauvais numéro.

J.-P. T. : Ah bon? Est-ce que les anglophones te connaissent comme artiste? Tu as fait des choses en anglais.

A. A. : Ils me connaissent mais pas trop. Ils ont lu à mon sujet mais m’ont rarement vue en show. De temps en temps à la télévision pour un spécial, une chanson ici ou là. Mais ils n’ont pas acheté mes disques en français. Quand ils me voient, ils s’écrient : « Vous êtes la grande chanteuse! » sans avoir aucune idée de ce que je chante (rires). Ils sont très impressionnés, très respectueux. Ils me nomment sur des tas de comités, me donnent des doctorats honorifiques. Je siège au sein du bureau de direction du Confederation Centre à Charlottetown. Ils se demandent qui je suis exactement. Je donne aussi des conférences.

J.-P. T. : Sur quels sujets?

A. A. : Sur les femmes, sur les Acadiens. Je suis en train de donner un cadeau aux anglophones avec mon album en anglais. Ils me le demandent depuis 1974.

J.-P. T. : Tu réponds donc à une demande?

A. A. : Oui mais je voulais aussi léguer quelque chose depuis longtemps, avec des chansons à moi.

J.-P. T. : Est-ce que tu pourrais être une ambassadrice des deux peuples de l’île?

A. A. : Pourquoi pas?

J.-P. T. : Il est sans doute trop tôt pour en parler mais tu pourrais être un des symboles unificateurs des deux cultures.

A. A. : Je n’ai pas cette ambition. Je l’avais peut-être à mes débuts dans les années 1970 quand je chantais partout. À Vancouver, un journaliste avait demandé dans son article que je fasse en anglais ce que je faisais en français car les gens là-bas aimaient tellement ce que je disais et représentais. C’est toujours resté dans ma tête. Dans ce disque en anglais que je fais, je mets tout mon cœur, je raconte l’histoire des Acadiens, ma vie, ma famille. Mon ambition s’arrête là.

J.-P. T. : Ce sont en général les artistes qui pansent les plaies, qui transcendent la politique.

A. A. : Oui. Comme dit Antonine Maillet, l’artiste est à l’avant du bateau. Il guide la politique.

J.-P. T. : La politique nourrit l’artiste mais c’est lui qui la guide. Tu es une fille de l’île, si j’ose dire, mais ta carrière t’a menée ailleurs. Tu as vécu longtemps à Montréal.

A. A. : Oui, 30 ans.

J.-P. T. : Qu’est-ce qui t’a fait revenir ici? L’appel des racines?

A. A. : Je le ressentais déjà dans les années 1980. Ma carrière au Québec a vraiment chuté. Je me suis battue pour la maintenir mais j’ai réalisé à moment donné qu’il ne fallait plus se battre, qu’il fallait aller avec la rivière. J’ai donc donné énormément de concerts à travers le Canada, dans les centres et les écoles francophones, dans les années 1990, pendant cinq ou six ans. Il y a neuf ans, j’ai pris la décision de revenir ici car ma mère a eu une commotion cérébrale. J’ai eu un vrai choc. Mon père était décédé alors que je donnais des spectacles. Je n’avais pas eu le temps d’être avec lui pendant sa maladie. J’ai tenu à être avec ma mère et elle vient de partir.

J.-P. T. : Mes condoléances. Mais alors, comment est-ce qu’on te considère ici? Es-tu celle qui a quitté l’île? C’est une question un peu délicate peut-être…

A. A. : … non…

J.-P. T. : … es-tu l’enfant chérie du pays encore?

A. A. : Oui. Je vais à l’épicerie et je me fais dire : « On est content de t’avoir ici, chez nous. »

J.-P. T. : Tu es parmi ceux et celles qui ont réussi.

A. A. : On me dit que c’est un peu grâce à moi que les gens pourront chanter en français, sortir de l’île.

J.-P. T. : Des groupes tels que le Barachois et Vishten te doivent-ils quelque chose?

A. A. : Oui. Ils le disent tout le temps. Albert et Chuck (de Barachois) sont venus chez moi récemment. On a travaillé des chansons.

J.-P. T. : C’est magnifique. Tu sais, j’ai toujours pensé que tu venais du Nouveau-Brunswick car on ne pense jamais aux Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard qui est une petite communauté. Je suis étonné de sa créativité. D’où est-ce que ça vient? On revient encore une fois aux enzymes.

A. A. : Il y a certainement une bonne dose génétique qui nous donne cette vitalité et cette joie de vivre. C’est incroyable.

J.-P. T. : C’est l’impression qu’on a de l’extérieur. On remarque un peuple résistant envers et contre tout…

A. A. : … c’est inimaginable…

J.-P. T. : … dont une partie a été assimilée mais dont le noyau commence à reprendre l’initiative. C’est un exemple pour bien des gens.

A. A. : C’est ce qui m’a nourrie dès les débuts. Tous les membres de ma famille sont dans l’éducation, l’enseignement du français en immersion, ma sœur a dirigé le département de français au ministère de l’Éducation, à Charlottetown. J’ai fait mon cours classique en français, à l’Université de Moncton, alors que j’aurais bien pu le faire en anglais. La Société Saint-Thomas-d’Aquin existait déjà et donnait des bourses, tout comme les congrégations religieuses. J’en ai bénéficié. Il y avait de la vitalité, du dynamisme. On composait des chansons, on créait, tout un monde s’affairait. Je suis partie avec l’idée qu’il fallait que je représente ce monde. C’est tout.

J.-P. T. : Tu as une dette.

A. A. : Oui, je voulais être leur voix car personne à l’extérieur ne savait qu’ils existaient.

J.-P. T. : As-tu donc été la première à faire connaître les Acadiens de l’île?

A. A. : Oui.

J.-P. T. : En arrivant à Montréal, as-tu eu de la difficulté à te faire accepter? On te prenait pour la sagouine de la chanson?

A. A. : Oui. Évidemment, aucune compagnie de disques ne voulait de moi. J’ai fondé ma propre compagnie, SPPS, avec des amis, dans des circonstances heureuses. Tout à coup, les choses se sont mises à marcher, j’ai vendu plus de 100 000 disques.

J.-P. T. : Et c’est là que tout le monde s’est mis à te proposer un contrat?

A. A. : (rires) Oui, on se disait : « Mon Dieu, elle est géniale! » Mais je me battais depuis assez longtemps.

J.-P. T. : Comme Acadienne au Québec, sentais-tu qu’il y avait un autre peuple avec qui tu pouvais communiquer ou te sentais-tu canadienne-française? Sentais-tu un mur?

A. A. : Je faisais une maîtrise à l’Université Laval et je voulais absolument communiquer. Mais c’était impossible.

J.-P. T. : Pour quelle raison?

A. A. : Personne n’était intéressé à parler avec moi. Je m’asseyais à la cafétéria pour parler avec d’autres étudiants mais en vain. C’était horrible. Heureusement que j’étais en résidence avec d’autres Acadiennes et des Canadiennes-françaises. C’étaient mes amies. Ce n’était pas la clique de la ville de Québec.

J.-P. T. : Même si tu viens de Montréal, c’est le même problème. Mais était-ce parce que tu étais Acadienne ou simplement étrangère à cette clique?

A. A. : Je n’étais pas du Québec. J’ai donc pris ma guitare en me disant qu’ils allaient être obligés de me parler parce que je voulais chanter et me mettre dans leur face. Et ça a marché.

J.-P. T. : Comment décrirais-tu l’attitude générale des Québécois à l’égard des Acadiens?

A. A. : Je te parle des années 1970. Ça a beaucoup changé depuis.

J.-P. T. : On était à la même époque en plein nationalisme.

A. A. : Il y a présentement un spectacle qui tourne au Québec, Ode à l’Acadie. C’est l’ovation, les gens sont émus, ils pleurent, ils ont touchés à l’os. Il se passe, je crois, quelque chose de très beau entre les Québécois et les Acadiens. Il y a eu le beau Wilfred (Le Bouthillier), Marie-Jo Thério, Zachary Richard, Jean-François Brault, tellement de beaux artistes et d’ouverture, à mon avis.

J.-P. T. : Pour quelle raison?

A. A. : Le temps a passé, il y a eu des pionniers, Antonine Maillet, Edith Butler, Viola Léger, moi. Les Québécois se sont ouverts sur le monde.

J.-P. T. : Tout à fait. Est-ce qu’il y a aussi entre Acadiens une rivalité? Es-tu bien vue de l’autre côté du détroit de Northumberland, au Nouveau-Brunswick?

A. A. : Mon Dieu, oui, je suis très aimée! On est de la même famille.

J.-P. T. : Et pour le reste du Canada? Sens-tu une ouverture?

A. A. : Absolument. J’ai de grands fans, de bons amis chez les francophones du pays.

J.-P. T. : As-tu des ennemis? Je ne t’en imagine pas.

A. A. : Si j’en ai, je ne les connais pas.

J.-P. T. : Tu as aussi tourné en France, en Belgique.

A. A. : Pas beaucoup. Sept ou huit fois.

J.-P. T. : Et l’accueil était bon?

A. A. : Oui, très bon.

J.-P. T. : Que dit-on des Acadiens là-bas?

A. A. : Ils ne connaissent rien! (rires) Il y a les Amitiés Acadiennes qui font un bon travail. Tout d’un coup, on nous met sur un piédestal car on n’en revient pas qu’on parle encore français après ce qui nous est arrivé.

J.-P. T. : Ce sont des civilisations tellement vieilles et prestigieuses. Même les Québécois, on passe pour des phénomènes!

A. A. : (rires)

J.-P. T. : As-tu déjà chanté en Louisiane?

A. A. : Deux ou trois fois.

J.-P. T. : Comment est l’atmosphère quand tu chantes là-bas? Es-tu une ancienne cousine pour eux?

A. A. : J’ai juste chanté quelques chansons mais ça a très bien été. Je ne peux pas dire que j’ai vraiment communiqué avec le peuple louisianais. Certains viennent ici l’été dans leur grosse voiture avec des hauts parleurs qui jouent mes chansons (rires) sur la route!

J.-P. T. : Reçois-tu des droits pour ça au moins?

A. A. : (rires) Non!

J.-P. T. : C’est plate. Tu devrais les actionner. Tu as aussi pris une autre tangente, spirituelle, individualiste. Ce n’est pas acadien du tout, il me semble.

A. A. : J’ai fait un grand cheminement dans les années 1980 et 1990. J’ai exploré tout le Nouvel Âge. J’ai voyagé.

J.-P. T. : En Inde?

A. A. : Non, au Brésil, en Californie, en France. J’ai suivi des séminaires. Je sens maintenant qu’il est temps de sortir de l’individualisme et de m’ouvrir aux autres.

J.-P. T. : Tiens! C’est peut-être indiscret mais c’était une démarche artistique ou humaine?

A. A. : Humaine, personnelle.

J.-P. T. : As-tu créé à ce moment ou bien ta source était-elle tarie?

A. A. : J’ai créé puis j’ai arrêté. Par choix. Un peu comme quand j’ai décidé de quitter le Québec. J’ai cherché à trouver le silence. Mes chansons étaient pleines de questions, de souffrances. Je cherchais l’optimisme, l’étoile, pour les Acadiens, pour le monde.

J.-P. T. : Tu t’es toujours considérée comme le porte-parole, l’émanation de ton peuple.

A. A. : Oui. Puis je me suis dit que je devais travailler pour moi seulement, pour trouver mon petit enfant intérieur. Je me suis mise à dessiner, à peindre sur du verre. J’ai laissé la source se remplir à nouveau et les chansons ont recommencé.

J.-P. T. : Combien de temps a duré ce silence?

A. A. : Presque quinze ans. J’ai quand même continué à écrire mais sans obsession, contrairement aux années allant de 1974 jusqu’en 1985. J’écrivais à cette époque une dizaine de chansons en même temps.

J.-P. T. : Comment t’y prenais-tu?

A. A. : J’écrivais les paroles et la mélodie ensemble. Ensuite, je travaillais les paroles longuement : Moi j’mange a pris trois ans, Grand Pré en a pris sept. Je dois me rendre au bout de la question, de ma pensée.

J.-P. T. : Pourrais-tu appliquer le même raisonnement à l’âme du peuple? Pense-tu qu’on peut expliciter au maximum cette âme, aller au bout de la question là aussi? Je me pose la même question pour les Québécois. À mon avis, on fait ce travail plus ou moins maladroitement et encore plus maladroitement au Canada anglais.

A. A. : Je cherche comme ça à trouver la lumière, à ne plus vivre ce qui est embrouillé ou adverse.

J.-P. T. : Mais peut-on faire de même avec le peuple acadien? Une personne, c’est déjà assez compliqué mais un groupe…

A. A. : Je n’ai pas de réponse. Chacun fait un travail.

J.-P. T. : Mais dans la mesure où tu es une figure de proue, peux-tu établir un parallèle entre ta démarche et ce qui se passe socialement et culturellement dans la collectivité?

A. A. : Je ne sais pas. Je n’avance pas plus vite que le peuple. Il travaille aussi mais il ne le sait pas.

J.-P. T. : Très juste.

A. A. : Là où je suis rendue, là est le peuple et mes chansons trouvent une résonance. Je viens de donner des spectacles et mes dernières chansons marchent très bien. Les thèmes ont un peu changé depuis le début, ils sont un peu plus sereins, moins déchirés. J’allège beaucoup, je simplifie. En réalité, la vie n’est pas facile pour personne. Encore moins pour un artiste.

J.-P. T. : Je reprends ma question mais sous un autre angle. Il y a eu ici la déportation de 1758. C’est un traumatisme collectif dont il est très difficile de s’extraire et qui se transmet d’une génération à l’autre, par atavisme presque.

A. A. : Oui, on a tous nos ancêtres dans nos gênes.

J.-P. T. : Penses-tu que le silence que tu as trouvé en toi puisse se traduire au niveau collectif? Autrement dit, pourra-t-on, ici, un jour, chanter ce passé douloureux avec le recul nécessaire et qui vous permettrait de vous projeter dans l’avenir?

A. A. : Absolument.

J.-P. T. : Je sens une tentation, tout à fait compréhensible, de revenir dessus à la moindre contrariété, comme un disque rayé. Il ne s’agit pas d’oublier mais d’assumer et de passer à travers ce passé.

A. A. : Je pense que beaucoup le font déjà. Mais ce ne sont pas nécessairement ceux-là qu’on entend. Ceux qui sont dans la vie publique et qu’on entend se battent, ce qui est bon. Mais ce n’est pas bon d’être toujours dans la bagarre et dans le passé. Beaucoup ont dépassé ce passé à titre individuel et artistique. Il faut savoir que ce qu’on a reçu est une richesse. Mon peuple est extraordinaire de tolérance, d’amour, de simplicité, de convivialité. C’est ce qu’on a surmonté qui est le plus précieux.

J.-P. T. : Ce que tu dis est très juste et très beau. Ça pourrait être une leçon pour les Québécois?

A. A. : Oui, tout à fait.

J.-P. T. : Ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce que les francophones hors Québec ont à proposer aux Québécois, aux Canadiens-français et aux autres francophones du monde entier. Votre survie est votre plus grande réalisation?

A. A. : En plus d’avoir gardé notre joie de vivre et de ne pas en vouloir aux Anglais. Ce qui me fait le plus mal, c’est le ressentiment contre ceux-ci de la part des Québécois.

J.-P. T. : Et qu’on n’a pas ici? Je ne te crois pas.

A. A. : Mais on est amis avec eux! Ils ne sont pour rien dans ce qui s’est passé il y a longtemps. Oublions ça!

J.-P. T. : Nous sommes majoritaires et avons du ressentiment alors que pour vous, c’est l’inverse?

A. A. : C’est là la différence. D’après moi, il y a quelque chose que vous n’avez pas compris. Le pardon, le lâcher prise. C’est peut-être bon que vous ne l’ayez pas lâché car, d’une façon, cela vous rend combatifs. Regardons les réalisations du Québec avec, par exemple, le Cirque du soleil et d’autres choses que vous accomplissez avec votre « agressivité » (rires). Ce n’est pas à moi à juger mais il va falloir qu’un jour on se pardonne. Tant de monde veut se séparer des Anglais, au Québec, mais ils veulent tous chanter en anglais sans même connaître la langue. Et quand je chante en anglais, on me dit que je trahis.

J.-P. T. : Ce n’est pas une trahison, ici?

A. A. : Mais ça fait partie de moi! Depuis l’âge de trois ans, je n’écoute que la musique anglaise à la radio.

J.-P. T. : Il y a donc dans l’âme acadienne un substrat, une couche plus profonde qui est capable d’absorber tous ces chocs et ces apports étrangers? On n’aurait pas ça au Québec?

A. A. : Ça fait partie de notre réalité, peut-être pas de la vôtre. On ne connaît pas cette dualité ici.

J.-P. T. : Y a-t-il une différence entre les rapports Français-Anglais sur l’île et au Nouveau-Brunswick?

A. A. : Dans le nord-est du Nouveau-Brunswick, ils sont complètement francophones et ne savent pas du tout parler anglais. Ils ne se sont pas unis aux Anglais comme nous. Ils n’y ont pas été obligés et sont donc moins privilégiés.

J.-P. T. : Privilégiés je veux bien; mais qui, ici, fait l’effort de parler la langue de l’autre? Ce sont les francophones.

A. A. : Mais ça ne me dérange pas. S’ils ne veulent pas parler français, c’est leur problème. Moi j’ai la richesse d’être bilingue.

J.-P. T. : Peut-être mais démographiquement, vous êtes beaucoup moins nombreux.

A. A. : Ça ne me dérange pas. On a toujours été là, ça ne changera pas.

J.-P. T. : Il y a quand même un grand succès avec les écoles d’immersion française. Pourquoi?

A. A. : Nous avons ici une qualité de vie et d’intellect assez exceptionnelle chez les anglophones. Mes sœurs ont travaillé en immersion. Le respect pour la langue française est impressionnant.

J.-P. T. : Pourquoi, qu’est-ce qu’ils trouvent dans cette langue?

A. A. : Une élégance, une classe, une ouverture. Une chorale de 40 jeunes de Charlottetown vient de chanter à Vimy, en France.

J.-P. T. : Les deux peuples partagent un caractère insulaire commun?

A. A. : Je croirais. Ma mère a toujours été amie avec les femmes anglophones qui faisaient partie des guildes d’artisanat. Ma mère a donné des jobs aux Acadiennes qui n’avaient jamais eu de compte en banque à leur nom dans les années 1960. Pour leur payer leur pièce d’artisanat, elle se faisait dire de faire le chèque à l’ordre du mari. Les femmes anglophones étaient un petit peu plus avancées que les Acadiennes, sans plus. Ma mère était très respectée, très connue chez les anglophones.

J.-P. T. : Parlant d’hommes et de femmes, est-il juste de dire que le peuple acadien a été maintenu plus par les familles et les mères que par les pères? Ou les rôles sexuels ont-ils été assez équilibrés? Je ne parle pas du salaire mais de la survie du peuple.

A. A. : Je sais qu’au Québec, on dit toujours que c’est la femme qui était forte.

J.-P. T. : Le mari allait travailler pour l’Anglais ou dans les bois. Son langage se dépréciait. Le curé avait passé un pacte avec la mère pour qu’elle fasse des enfants. C’était une alliance tacite entre l’Église et la mère, dont le père était exclu. Il n’était que pourvoyeur.

A. A. : Il y a encore beaucoup de séquelles aujourd’hui. Père manquant, fils manqué… Moi, j’ai eu un père fort. Dans nos paroisses francophones, il y a eu beaucoup d’hommes forts, des fermiers, des pêcheurs. Je ne suis pas prête à dire que c’est matriarcal. Les hommes jouaient de la musique et faisaient danser le monde, les femmes chantaient et écrivaient des chansons.

J.-P. T. : Les rôles étaient donc distincts. As-tu senti le matriarcat à Montréal?

A. A. : Oui et ça m’a aidée. Voir des femmes juges, avocates ou médecins, on n’avait pas ça ici dans les années 1970 et ça nous impressionnait. Il y en avait chez les anglophones.

J.-P. T. : Y avait-il beaucoup de professions libérales chez les hommes acadiens?

A. A. : Pas énormément.

J.-P. T. : Pour conclure, penses-tu que vos avez rattrapé le retard avec les Québécois?

A. A. : Pas au niveau culturel, littéraire ou universitaire. On a encore beaucoup de chemin à faire pour l’éducation. Je parle pour l’Acadie en général, pas seulement pour l’Île-du-Prince-Édouard.

J.-P. T. : Mais tu as bon espoir, l’étoile est encore bien brillante.

A. A. : Oui. Je me dis que chaque peuple a sa raison d’être, sa personnalité. On fait ce qu’on a à faire et c’est très bien comme ça.

J.-P. T. : C’est aussi la raison d’être de ce projet et tes réponses vont exactement dans ce sens. Merci beaucoup, Angèle.

A. A. : C’est un plaisir.
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Angèle Arsenault est la personnalité de l’Île la plus connue. Son album, "Libre", reçoit trois Platine et remporte un trophée Félix pour le disque le plus vendu au Canada français. Elle chante à la Place des Arts à guichets fermés. Elle reçoit, en 1997, l'Ordre de la Pléiade de l'Association des parlementaires de langue française ; en 2001, le prix Étoile de l’Association des Radios Communautaires Acadiennes ; et, en 2005, l’Ordre de l’Île-du-Prince-Edouard.
Voir le site les Admirateurs d'Angèle Arsenault pour en savoir davantage sur l'artiste.

Communautés francophones de l'Île-du-Prince-Édouard - 2012