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| Entretien avec Léonce Bernard |
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Jean-Philippe Trottier : Vous êtes un ancient politicien, quelqu’un d’assez important puisque vous avez été lieutenant-gouverneur de l’île-du-Prince-Édouard.
Léonce Bernard : Oui, je suis entré en politique municipale au début des années 1970 puis je suis passé au niveau provincial de 1975 à 1993. Ça fait un an que j’ai cessé d’être lieutenant-gouverneur, poste que j’ai occupé pendant cinq ans.
J.-P. T. : Vous avez dû noter d’importants changements dans le statut des Acadiens de l’île. Il y a 30 ans, ça ne devait pas être très drôle… Vous avez été aux premières loges.
L. Bernard : Lors de mon premier mandat au provincial, j’avais la tâche de voir à ce que la langue française et la communauté acadienne soient respectées. J’ai convaincu le premier ministre d’alors, Alex Campbell, qui était plutôt favorable à notre cause, de la nécessité de mettre sur pied un comité acadien. Ça a pris beaucoup de temps, par contre.
J.-P. T. : Pour quelle raison?
L. Bernard : Beaucoup d’anglophones et aussi des orangistes ne voyaient pas la nécessité de préserver le français dans la province. Il fallait y aller doucement.
J.-P. T. : Les orangistes, comme les loyalistes, sont les descendants de ceux qui avaient fui la Révolution américaine?
L. Bernard : Oui. Ensuite, le gouvernement libéral a été battu aux élections et les conservateurs sont arrivés au pouvoir en 1979. On n’a pas pu faire grand-chose pour la francophonie. Pendant cette période, le ministère fédéral des Anciens Combattants s’est établi ici. La francophonie d’Ottawa voulait s’assurer que les enfants des fonctionnaires puissent étudier en français. Quand on a repris le pouvoir en 1986. La Cour suprême du pays déclarait à cette époque que les francophones avaient le droit à leurs propres écoles.
J.-P. T. : Selon l’article 23 de la Charte des droits et libertés.
L. Bernard : Grâce à l’appui du premier ministre Joe Ghiz, on a construit une école à Charlottetown. C’était un pas de géant!
J.-P. T. : Que faisait-on auparavant?
L. Bernard : On avait des petites classes de français où on envoyait les enfants en immersion française ou sinon, on les envoyait simplement à l’école anglaise. L’immersion a beaucoup changé la perception du français. Beaucoup de nos chefs politiques sont passés par ce système et voient la valeur de posséder les deux langues officielles.
J.-P. T. : Mais y a-t-il un réel avantage à parler français ici?
L. Bernard : Depuis l’installation du ministère des Anciens Combattants, beaucoup plus. La mise sur pied des écoles françaises, après 1986, n’a pas suscité l’hostilité à laquelle on aurait pu s’attendre en 1975 par exemple. D’autres mesures ont suivi, notamment avec les enseignes sur la voirie, les panneaux indicateurs des rues. La population se sensibilise peu à peu à l’existence des francophones, même s’il reste encore bien du chemin à faire.
J.-P. T. : Le danger, j’imagine, c’est que, grisés par vos succès, vous ne veuillez pas vous arrêter en si bon chemin. Il y a tout de même des résistances chez les anglophones.
L. Bernard : C’est vrai. Les services gouvernementaux en français se donnent là où la demande le justifie, pas plus. Et puis il faut les réclamer sans cesse, sinon les acquis risquent de se perdre.
N’oublions pas qu’une grande partie du crédit devrait aller à Joe Ghiz lui-même qui a compris nos besoins et a accédé à nos demandes.
J.-P. T. : Étiez-vous le premier francophone à occuper le poste prestigieux de lieutenant-gouverneur?
L. Bernard : Non, j’étais le troisième acadien. Joseph-Alphonse Bernard, assimilé aux anglophones, l’avait été de 1945 à 1950, puis Joseph Aubin Doiron, qui parlait français, de 1980 à 1985. Moi, je suis le premier Acadien de la region Évangeline.
J.-P. T. : Cette position doit être assez délicate car vous représentez une minorité qui a de grandes attentes alors que vous oeuvrez dans une structure qui vous impose ses lourdeurs, ses résistances. Vous avez dû être la cible d’attaques, de jalousies ou d’incompréhension.
L. Bernard : Non. Un exemple : j’ai occupé ma fonction en avril 2001. Le premier jour, j’ai décidé de flotter le drapeau acadien. Il y a eu quelques questionnements mais pas plus. La population générale avait bien reçu ce geste. Même si cette fonction ne comporte pas de pouvoir politique, le gouvernement provincial avec qui je faisais affaire a très bien accepté que je fonctionne aussi en français, notamment avec le discours du Trône qui comportait de nombreux passages en français. Je m’assurais aussi que ma correspondance, mes invitations officielles soient bilingues. J’avais engagé une secrétaire bilingue. Mais je n’ai pas pu créer de politique, à cause de la nature de ma fonction.
J.-P. T. : Et votre successeur?
L. Bernard : Il est unilingue. Je viens de recevoir une invitation en anglais uniquement. C’est un peu insultant.
J.-P. T. : Vous avez également été ministre. Ça vous donnait plus de pouvoir.
L. Bernard : De 1986 à 1991, je siégeais au Conseil exécutif. J’étais ministre responsable de l’industrie et du développement communautaire. Je m’occupais aussi de la francophonie. Depuis mon départ, malheureusement, on n’a personne de francophone qui s’occupe de cette question.
J.-P. T. : Les autorités estiment qu’elles en ont fait assez.
L. Bernard : C’est un jeu politique mais c’est tout de même insultant.
J.-P. T. : Malgré ces revers, la situation est tout de même plus favorable. Pouvez-vous désormais entrevoir l’avenir avec plus de sérénité?
L. Bernard : On a fait un grand chemin. On a des outils. Il nous manque encore une fierté pour la langue. Il faut travailler ce dossier.
J.-P. T. : Comment y arriver?
L. Bernard : C’est un peu difficile. C’est une question de culture. La Société Saint-Thomas-d’Aquin ou La Voix Acadienne s’en occupent mais on ne peut pas forcer la population. Malgré tout, l’assimilation a été freinée.
J.-P. T. : Parlant de fierté, y a-t-il sur l’île des poètes, des musiciens actuels ou passés qui peuvent nourrir la mémoire collective? Au Québec ou au Nouveau-Brunswick, la question ne se pose pas. Vous avez évidemment Angèle Arsenault.
L. Bernard : Angèle est une de nos principales figures mais notre population est tellement petite qu’on ne peut pas blâmer les artistes d’aller faire carrière ailleurs. Les seules personnes qu’on a pu garder sont dans l’éducation. Il y a quand même quelques changements, avec les avocats par exemple. On en a 4 ou 5 qui peuvent pratiquer en français.
J.-P. T. : Un autre motif de fierté serait l’organisation d’un congrès mondial acadien à la suite du premier en 1994?
L. Bernard : Oui mais malheureusement, l’île n’a pas assez profité d’un événement qui n’a jamais eu lieu ici. Encore une fois, notre population n’est pas assez nombreuse.
J.-P. T. : Je n’arrive pas à comprendre combien vous êtes : selon les critères retenus, locuteurs, bilingues, acadiens, vous êtes 6 000, 16 000 ou 35 000…
L. Bernard : Si vous ouvrez le bottin téléphonique, vous remarquerez qu’on est environ 35 000, dont de nombreux ont été assimilés à partir des années 1960, même si on observe un mouvement de refrancisation ces dernières années. Je dois dire que nos écoles françaises travaillent quelquefois contre la communauté, lorsque les enfants retournent chez eux et parlent anglais avec leurs parents assimilés. Notre communauté ne peut pas grandir comme ça.
J.-P. T. : On en revient toujours à la même question de l’avantage de parler le français.
L. Bernard : La langue apprise n’est pas la même que celle qu’on favorise.
J.-P. T. : Ça, c’est un autre combat.
L. Bernard : Et il n’est pas facile.
J.-P. T. : On ne corrige pas l’histoire en une génération. Et puis, plus on fait de progrès, plus on remarque d’où on vient.
L. Bernard : C’est vrai
J.-P. T. : Est-ce qu’il y a une solidarité ou une rivalité entre Acadiens des différentes provinces? Ça pourrait vous aider?
L. Bernard : On cherche à avoir des échanges mais les besoins et les combats sont différents. Mais, en dehors des organisations, il n’y a pas beaucoup de liens entre les communautés.
J.-P. T. : Encore un chantier à travailler! À ce sujet, comptez-vous vous reposer après votre carrière ou allez-vous continuer?
L. Bernard : Quand on a la politique dans le sang, c’est très difficile d’arrêter. Je compte faire du bénévolat pour la francophonie, pour sensibiliser le gouvernement à notre condition et pour servir le parti qui nous a toujours bien traités
J.-P. T. : Libéral?
L. Bernard : Libéral!
J.-P. T. : Pour terminer, quel conseil donneriez-vous aux Québécois?
L. Bernard : C’est un peu difficile. J’ai toujours craint le séparatisme québécois. Si le gouvernement fédéral a défendu la francophonie, c’est à cause du noyau que le Québec constitue. Si le Québec se sépare, je ne suis pas certain que ce soutien puisse continuer et que les autorités y voient un avantage politique.
J.-P. T. : C’est pour ça qu’on est venu vous interviewer. Merci, Léonce Bernard. |
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/ipe__img77bjub/photoIcone/M1/att3yqyw.jpg) | Ministre provincial dans le cabinet libéral au cours des années '80, Léonce Bernard a été lieutenant-gouverneur de la province de 2001 à 2006. |
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