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| Entretien avec Georges Arsenault |
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Jean-Philippe Trottier : Georges Arsenault, vous êtes folkloriste acadien et historien. Vous êtes natif de l'Île-du-Prince-Édouard ?
Georges Arsenault : Je suis né à Abram-Village, le « Village-des Abram » dans la région Évangéline. Le village a été fondé par des descendants d'Abraham Arsenault. Les Acadiens ne disaient pas Abraham, mais « Abram ». Lorsqu'est venu le temps d'établir un bureau de poste en 1880, il a fallu choisir un nom officiel pour le village et la forme anglaise a été retenue. Le village s'est donc appelé Abram's Village. Mais l'habitude a persisté d'employer en français l'expression « Village-des-Abram », jusqu'à ce l'on opte pour la forme actuelle, Abram-Village, un peu comme en France où certaines localités ont pour nom Eze-Village ou Beaujolais-Village.
J'ai étudié à l'Université de Moncton où j'ai complété un baccalauréat en sciences politiques et une mineure en histoire. Ensuite, je me suis plongé dans l'étude du folklore et me suis inscrit au programme d'arts et traditions populaires à l'Université Laval à Québec.
J.-P. T. : Vous avez poursuivi vos études avec l'idée de revenir à l'Île-du-Prince-Édouard servir de pionnier dans la recherche et la mise en valeur du folklore local ?
G. A. : Pas exactement. Je pensais faire une carrière comme folkloriste-archiviste à Moncton. Mais au moment où je terminai mes études, en 1977, la Société Saint-Thomas-d'Aquin cherchait un animateur socio-culturel. Cet emploi m'a permis de revenir vivre à l'Île-du-Prince-Édouard. En 1979, la SSTA a mis sur pied le projet d'histoire et de culture acadienne qui visait à développer du matériel pédagogique pour les écoles de l'île. Il n'existait pratiquement rien sur ces sujets à cette époque. Le projet était soutenu par le ministère de l'Éducation. J'ai bénéficié de l'aide d'un assistant de recherche. Nous avons publié une série de livrets sur l’histoire de l'éducation, de l'agriculture, de la pêche, de la religion chez les Acadiens. Ces livrets ont été éventuellement fondus en un seul ouvrage, Les
Acadiens de l'Île-du-Prince-Édouard, 1720-1980. Entre temps, je terminais ma thèse de maîtrise qui portait sur les complaintes composées par les Acadiens de l'île. D'une chose à l'autre, j'étais amené à enseigner à l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard où il était question de créer une chaire d'études acadiennes. Faute de moyens, la chaire n'a jamais vu le jour, mais l'université a pu néanmoins m'offrir un poste de professeur invité en études acadiennes.
Ma carrière a ensuite pris un nouveau tournant lorsque, en 1986, j'ai été choisi par Radio-Canada pour animer la nouvelle émission matinale destinée à l'Île-du-Prince-Édouard. Pendant dix ans, j'ai animé l'émission en faisait semblant d'être à l'île alors que j'étais dans les studios de Moncton. Radio-Canada n'avait pas de studio sur l'île, jusqu'à l'ouverture du bureau de Charlottetown en 1996. Je suis travailleur autonome depuis que j'ai quitté ce poste d'animateur en 2003.
J.-P. T. : Est-ce que le folklore de l'Île et le folklore du Nouveau-Brunswick sont issus d'un tronc commun ?
G. A. : Oui, bien sûr, les deux folklores partagent la même origine, tout comme le folklore québécois. La plupart des contes nous viennent du répertoire français. Les Acadiens ont continué à composer des chansons une fois arrivés en Amérique, des complaintes surtout qui relataient des événements tragiques : une noyade, un meurtre, etc…
J.-P. T. : Est-ce qu'on peut dire que la Déportation forme la matrice de la sensibilité acadienne ?
G. A. : Aussi surprenant que cela puisse paraître, on ne trouve aucune chanson dans la tradition orale acadienne de l'Île-du-Prince-Édouard sur le thème de la Déportation. Il faut dire que les premières chansons que l'on peut identifier comme ayant été composées par des Acadiens d'ici datent seulement du début du XIXe siècle, des années 1810. Il existe dans la tradition orale au Nouveau-Brunswick des légendes ou des histoires sur le thème du Grand Dérangement, dans lesquels on raconte des histoires de familles déportées ou comment certains pionniers ont réussi à éviter la déportation. Mais on ne trouve rien de tel à l'Île-du-Prince-Édouard. En revanche, la tradition orale a conservé pendant longtemps des histoires rappelant les problèmes que les Acadiens, qui sont revenus à l’Île après la Déportation, ont eu avec les grands propriétaires fonciers anglais qui se sont appropriés l’île. Au début du XIXe siècle, les Acadiens qui s’étaient établis sur la baie de Malpèque ont été plus ou moins forcés d'abandonner les terres qu'ils cultivaient depuis plusieurs années pour aller s'établir sur des terres moins fertiles, entre autres dans ce qui est aujourd'hui la région Évangéline.
J.-P. T. : Est-ce qu'il y a un folklore joyeux chez les Acadiens de l'Île-du-Prince-Édouard ou y a-t-il plutôt cette idée fixe d'un destin tragique ?
G. A. : Il n'y a qu'un petit pourcentage du folklore qui présente un accent tragique, le reste est composé de chansons à rire ou à danser.
J.-P. T. : Depuis que je suis ici, je remarque une joie de vivre, un entrain chez les Acadiens de l'île. Il y chez eux un côté bon enfant, une solidarité...
G. A. : C'est sans doute ce qui nous a permis de survivre. Si on ne fait que s'apitoyer sur son sort, on dépérit. On retrouve le même phénomène chez les Noirs aux États-Unis qui ont été esclaves. Il y a chez eux une joie de vivre...
J.-P. T. : Vous mentionnez les Noirs américains. Est-ce qu'il y a par ailleurs chez les Acadiens une identification aux Juifs? C'est bien sûr un peuple beaucoup plus ancien, mais qui a également connu la diaspora, la dispersion et dont la culture est d'une grande vitalité.
G. A. : Certains intellectuels ont pu faire le parallèle, mais en règle générale, les Acadiens connaissent peu de choses des Juifs. Le mot évoque surtout des images traditionnelles : celle du Juif errant qui refusa de reconnaître le Christ ou celle du Juif grippe-sou.
J.-P. T. : En tant qu'historien, vous avez forcément dû vous poser ces questions fondamentales : quel est l'âme du peuple acadien, que signifie être acadien ? Comment résumer les valeurs fondamentales du peuple acadien en quelques mots-clés ?
G. A. : Tout dépend bien sûr à qui vous vous adressez. Il faut savoir de quelle région, de quelle province provient cette personne. C'est une question politique à bien des égards. Pour certains Acadiens, jusqu'à il n'y a pas si longtemps, il fallait être catholique et francophone pour pouvoir prétendre être Acadien. Un Acadien anglophone ne pouvait pas être un véritable Acadien. Pour d'autres, les Acadiens ce sont les descendants des colons français qui se sont installés dans les Maritimes jusqu'à l'époque de la Déportation.
Au Nouveau-Brunswick, par exemple, on considère Acadien toute personne parlant français...
J.-P. T. : Donc un Congolais qui s'installerait au Nouveau-Brunswick serait d'office un Acadien ?
G. A. : Il y a effectivement des Noirs à Moncton qui se disent Acadiens, bien que tous ne soient pas d'accord sur cette définition qu'ils jugent trop inclusive. Ceux qui soutiennent cette définition la défendent en disant qu'au fil des siècles l'Acadie a intégré des gens de langues ou de cultures diverses. Il y a des Acadiens qui portent des noms comme MacLaughlin, MacIntyre ou Maddix. Dans bien des cas, ce sont des Irlandais qui se sont mariés avec des Acadiennes de souche ou encore des familles irlandaises qui ont déménagé dans des villages acadiens où on ne parlait que le français. Par la force des choses, ces gens ont été assimilés par la culture acadienne.
J.-P. T. : Combien de familles se sont établies ici à l'Île-du-Prince-Édouard, qui au début de la colonie s'est appelée l'île Saint-Jean ? De quelles régions de France étaient-elles originaires principalement ?
G. A. : Le premier établissement permanent sur l'île date seulement de 1720. À cette époque, l'Acadie était déjà passée aux mains des Anglais par l'effet du Traité d'Utrecht. La France voulait conserver les territoires qui demeuraient en sa possession. Elle avait perdu la Nouvelle-Écosse péninsulaire et Terre-Neuve, mais le Cap-Breton, l'île Saint-Jean et Québec étaient toujours possessions françaises. La France souhaitait encourager les familles françaises vivant sous le drapeau britannique à déménager vers des territoires sous juridiction française afin de contribuer à leur développement. Puisque ni Louisbourg, ni le Cap-Breton n'étaient reconnus pour leur richesse agricole, plusieurs Acadiens ont choisi de venir
s'installer à l'île Saint-Jean. Les autorités françaises avaient pour ambition de faire de l'île le grenier de Louisbourg.
L'île a, en premier lieu, été concédée à un aristocrate français, le comte de Saint-Pierre qui a fondé la Compagnie de l'île Saint-Jean. La Compagnie détenait le monopole de la pêche à la morue aux alentours de l'île. Comme la pêche à la morue présentait des opportunités de profit plus intéressantes, les premiers colons – on parle de 2 à 300 colons en 1720 – venus de France furent surtout des pêcheurs et des ouvriers ; ils se sont établis sur la côte nord de l'île, autour de la baie qu'ils ont nommée Havre Saint-Pierre. Le comte de Saint-Pierre n'a jamais mis les pieds sur l'île et la Compagnie a fait faillite en 1725.
Par ailleurs, en 1720, des Acadiens sont venus s'établir sur l'île. Il y avait, entre autres, parmi eux la famille de Michel Haché, dit Gallant et celle de Pierre Martin de la communauté de Beaubassin à la frontière du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. Ces familles sont restées sur l'île à la différence de la plupart des colons amenés sur l'île par la Compagnie de l'île Saint-Jean. Vers 1730, un tiers de la population était d'origine acadienne, le reste étant d'origine française. Il a fallu attendre ensuite 1749 pour voir un nouvel élan de croissance de la population. C'était après la guerre de succession d'Autriche. Les Acadiens se sentaient menacés sur la terre ferme. La population a triplé en l'espace de trois années, de 1749 à 1752. La croissance s'est poursuivie jusqu'à la déportation en 1755. Cette année-là, 2000 Acadiens ont fui la terre ferme pour venir se réfugier sur l'île.
J.-P. T. : 2000 sur un total de 10 000 déportés ?
G. A. : On ne les considère pas comme des déportés, mais plutôt comme des réfugiés. Après la chute de Louisbourg, en 1758, les insulaires ont été à leur tour victimes de la déportation. L'ordre avait été donné aux autorités britanniques locales de prendre possession des terres et de rapatrier les Acadiens en France. Les déportés de 1755, eux, avaient été déportés dans les colonies américaines. Rapatrier n'est peut-être pas le mot exact, puisque pour de nombreux Acadiens, établis en Amérique depuis plusieurs générations, la France était devenue un pays étranger où ils n'avaient plus aucun contact, aucune proche parenté.
Sur les 4 700 habitants que comptait l'île en 1758, 3 100 ont été déportés. Des ces 3 100, la moitié a péri par noyade ou de maladie au cours du voyage. Seul un tiers de la population déportée a survécu.
J.-P. T. : Tout ce brassage explique qu'il y ait plusieurs Acadies...
G. A. : Il y a eu beaucoup de mouvements de populations acadiennes dans les années qui ont suivi la déportation. Plusieurs de ceux qui ont été déportés aux États-Unis reviennent ou vont s'installer au Québec. Ceux qui ont été rapatriés en France cherchent à revenir. Le Board of Trade anglais leur donnera d'ailleurs bientôt le droit de s'établir à nouveau dans la Nouvelle-Écosse, qui désignait à l'époque l'ensemble des provinces maritimes, en autant qu'ils s'établissent en petits groupes isolés, par crainte évidemment que les Acadiens ne redeviennent une menace.
J.-P. T. : Ils semblent avoir eu la réputation d'être féroces, ou du moins, de faire peur.
G. A. : Il y avait quand même des têtes fortes, des rebelles. On dit habituellement que la déportation a débuté à Grand-Pré. En fait, elle a commencé à Beaubassin dans la région de l’isthme de Chignectou. Les rebelles les plus coriaces étaient groupés dans cette région, des gens comme Beausoleil-Broussard. Au mois d’août 1755, les Anglais avaient convoqué les hommes et les garçons au fort sous prétexte de discuter avec eux de la distribution des terres. Une fois dans le fort, les hommes ont été fait prisonniers, dans l'espoir que les femmes viendraient les retrouver. Une fois réunis, il aurait été facile de les déporter par navire. Mais entre temps les femmes avaient été avisées par des missionnaires des plans des Anglais. Les missionnaires leur avaient conseillé de se cacher dans les bois afin d'échapper à la déportation, même si c'est le sort qui attendait leur mari et leurs enfants. Si les femmes restaient sur place, les hommes déportés feraient tout pour tenter de revenir les retrouver. Plus de 150 hommes ont été déportés dans les colonies les plus distantes, en Géorgie et en Caroline du Sud. La moitié d'entre eux ont réussi à revenir soit par bateau, soit en prenant le chemin des rivières et des montagnes. Certains ont retrouvé leur famille à Québec où celle-ci avait migré. Un grand nombre de leurs femmes s’étaient rendues avec leurs enfants sur l'île Saint-Jean. Le commandant de l'île en a redirigées plusieurs vers Québec en raison de l'excédent de population sur l'île. Ce sont là des choses que nous commençons à découvrir grâce aux recherches effectuées au cours des dernières années.
J.-P. T. : L'Église a joué un rôle déterminant au Québec. Est-ce qu'il en est de même à
l'Île-du-Prince-Édouard ? Quels ont été les rapports entre l'habitant et le curé. Étaient-ils plus harmonieux ici qu'au Québec ?
G. A. : Les deux situations peuvent se comparer, bien qu'avant 1850, ce ne sont pas toutes les paroisses qui avaient leur propre curé. Il y avait une pénurie de prêtres à cette époque. Seulement un ou deux Acadiens ont été ordonnés prêtres avant 1870. On faisait venir les prêtres et les missionnaires du Québec ou ceux qui fuyaient la Révolution de 1789 en France. Vu leur petit nombre, les prêtres n'ont pas eu une mainmise aussi forte sur la population acadienne que celle qu'avaient les prêtres au Québec sur la population locale. À partir de 1870, la plupart des paroisses avaient leur curé résident. Ceux-ci se sont progressivement imposés, et comme au Québec, ils ont fini par régner en maître sur leur paroisse.
J.-P. T. : Y a-t-il eu l'équivalent pour l'Île-du-Prince-Édouard d'un monseigneur Bourget ?
G. A. : Il ne faut pas oublier que jusqu'au début du XXe siècle, les paroisses de l'île relevaient d'évêques écossais ou irlandais. De nombreux Acadiens se sentaient peu soutenus par ces évêques qui favorisaient en général l'assimilation des francophones. Il y a eu des débats épiques autour de cette question, en particulier dans les paroisses mixtes composées d'Acadiens et d'Irlandais. Souvent l'évêque nommait un prêtre écossais pour donner l’impression qu’il ne privilégiait pas une communauté sur l’autre. Ces problèmes linguistiques ont perduré jusque dans les années 1960, et même plus tard.
J.-P. T. : Au Québec, nous avons eu deux élites : la bourgeoisie anglaise et une certaine
notabilité laïque francophone mais celle-ci était en nombre insuffisant pour faire le poids contre l'Église, dont le haut clergé était plutôt de mèche avec les Anglais sur la plupart des grandes questions politiques. En Acadie ou à l'Île-du-Prince-Édouard, l'Église aurait pu être l'élite mais comme elle était surtout anglaise, ne s'agit-il pas d'une élite "tronquée" ?
G. A. : Il ne faut pas oublier qu'il y avait tout de même un certain nombre de curés francophones dans les paroisses. Ces derniers étaient les "leaders" de leur communauté. Il y avait également des leaders laïques, mais leur rôle n'a pas eu la même importance que le clergé, du moins jusqu'aux années 1960. La Société Saint-Thomas-d'Aquin a eu pour présidents des prêtres, d'une façon continue, de 1919 jusqu'aux années 1960. Les membres du clergé étaient en général les personnes les plus instruites, celles qui savaient lire et écrire. En éducation, malgré que les écoles de l'Île-du-Prince-Édouard étaient des écoles publiques, la
présence des prêtres se faisait sentir de bien des façons : on leur donnait la parole lors des congrès d'enseignants, on les mandatait pour représenter des comités de travail auprès du ministère de l'Éducation, etc…
J.-P. T. : Au Québec, il y a eu à partir des années 1950 une remise en question du rôle de l'Église, qui a débouché sur la Révolution tranquille. Est-ce que cette révolution a eu des répercussions à l'Île-du-Prince-Édouard à la même époque ?
G. A. : Ce qui se passe au Québec a souvent des répercussions à l'Île-du-Prince-Édouard, en général quelques années plus tard. Les Acadiens qui sont concernés par la francophonie sont au fait de ce qui se passe là-bas. Ils ont étudié pour la plupart à l'Université de Moncton où enseignaient plusieurs Québécois. Un fondateur de la Société Saint-Thomas-d'Aquin, Joseph-Henri Blanchard, avait obtenu des bourses d'études pour envoyer les jeunes de l'île dans les collèges classiques québécois. Une fois leurs études complétées, bon nombre d'entre eux choisissaient la voie de la prêtrise et revenaient dans les paroisses : des liens s'étaient créés lors de leur passage au Québec. La francophonie de l'île a aussi reçu beaucoup d'appuis du côté du Québec. Dans les années 1930, Le Devoir avait organisé une campagne de financement en faveur de l'enseignement francophone à l'île après que J.-H. Blanchard avait fait état des lacunes dans la formation des professeurs de l'île, dont la plupart avait fait leurs études en anglais. Grâce aux sommes recueillies, des professeurs de français du Québec venaient l'été donner des cours de pédagogie aux enseignants d'ici.
J.-P. T. : On peut imaginer qu'il y a eu une coupure le jour où le Canada français est devenu une entité politique, le Québec.
G. A. : La coupure s'est fait sentir progressivement. Elle a été très nette au cours des années 1970, au plus fort du mouvement indépendantiste. Le séparatisme ne récoltait pas beaucoup de sympathie ici à l'île. J'étais moi-même à l'Université Laval de 1974 à 1976, alors que le débat atteignait son paroxysme. Il y avait un rejet total de la réalité anglophone, des Anglais et de leur langue au sein de la population étudiante. Rejet qui touchait, à un moindre degré bien sûr, les francophones des autres provinces. Ce fut un phénomène assez éphémère parce quelques années plus tard, j'ai revu certains de ces étudiants qui avaient scandé des slogans anglophobes mais qui étaient retournés sur les bancs d'écoles pour étudier l'anglais !
J.-P. T. : Revenons à la généalogie qui doit vous intéresser en tant qu'historien. On a
l'impression, en regardant les Français du Québec et de l'Acadie, que nous sommes en
présence de deux groupes assez distincts, alors que l'on suppose une ascendance commune, que les deux groupes proviennent des mêmes régions de France ?
G. A. : Effectivement, c'est l'ouest de la France qui a fourni les principaux contingents de colons...
J.-P. T. : Mais très tôt, les Acadiens manifestent une identité marquée, ils s'identifient en tant que peuple, le peuple acadien. Si la généalogie n'explique pas cette identité distincte, comment peut-on alors l'expliquer ?
G. A. : En fait, la généalogie l'explique en partie. La linguiste française Geneviève Massignon a mené dans les années 1940 une étude sur les parlers acadiens. Elle a abouti à la conclusion que les ancêtres des Acadiens venaient surtout du sud de la Loire. Leur accent et leur patois s'apparentaient à la culture linguistique de cette région. Les Québécois eux, proviendraient surtout des régions au nord de la Loire.
J.-P. T. : Ils auraient donc reproduit la dualité ou la rivalité qu'ils avaient en France...
G. A. : Oui, si l'on veut. Il faut tout de même nuancer cette distinction puisque plusieurs Bretons et Normands se sont aussi établis en Acadie. Les aléas de l'histoire expliquent en partie cette différence. Les Acadiens étaient coincés entre la Nouvelle-Angleterre d'un côté et la Nouvelle-France de l'autre. Ils ont dû agir comme un peuple frontalier. Ils ont été forcés de développer davantage l'esprit de négociation que les Québécois. La population est un autre facteur qu'on peut invoquer : les Québécois étaient beaucoup plus nombreux que les Acadiens, qui étaient plus isolés. La déportation ensuite a laissé une empreinte profonde : elle a privé, pendant longtemps, les Acadiens de l'accès à l'éducation.
On comprend dès lors que la mentalité acadienne ait évolué différemment de la mentalité laurentienne. On ne peut pas systématiquement opposer les Acadiens au Québécois, car on retrouve des communautés acadiennes un peu partout en territoire québécois : sur la Côte-Nord, en Gaspésie, aux îles de la Madeleine, etc...
J.-P. T. : Possède-t-on des chiffres sur la diaspora acadienne ?
G. A. : Certains avancent le chiffre de 3 millions. On dit qu'il y aurait jusqu'à un million de Québécois descendants d'Acadiens.
J.-P. T. : D'où vient le mot "acadien" ? Il semble avoir plusieurs origines : européenne,
micmac...
G. A. : L'explorateur Verrazano, qui effectuait des voyages exploratoires pour le compte du roi de France, aurait été si impressionné par la beauté des paysages lorsqu'il accosta sur les côtes de la région de Washington qu'il lui aurait donné le nom d'Arcadia. C'est du moins ce qu'il a noté dans son journal de voyage. C'était l'époque de la Renaissance. De nombreux auteurs louangeaient les charmes de l'antique Arcadie grecque. Ensuite, les cartographes européens, en se copiant les uns les autres, ont repoussé progressivement vers le nord l'Arcadie. Éventuellement le "r" a disparu et l'Arcadie devient l'Acadie. La linguistique renforce cette hypothèse car on sait que dans certaines régions de France, on ne prononçait pratiquement pas les "r", comme c’est le cas dans certains cantons acadiens.
J.-P. T. : Et l'hypothèse d'une origine micmac ?
G. A. : Il y a dans la langue micmac des termes qui ressemblent à Acadie : Tracadie, Shubenacadie. Il semble que le terme "cadie" signifie terrain ou campement fertile, signification qui rappelle celle de l'Arcadie grecque. L'hypothèse d'une origine micmac a longtemps eu la faveur des historiens, mais la découverte relativement récente du journal de Verrazano nous incite aujourd'hui à pencher en faveur de la première hypothèse.
J.-P. T. : Quels ont les rapports entre les Acadiens de l'île et les Micmacs ?
G. A. : Depuis un certain temps, on insiste beaucoup sur les liens entre les deux cultures. Il y a une certaine exagération. Sauf peut-être pour la période de 1604 à 1630. À cette époque, les hommes venaient en Amérique en célibataires. On peut concevoir qu'il y ait eu un certain nombre d'alliances avec des femmes amérindiennes. C'est pourquoi on retrouve du sang autochtone dans la lignée généalogique de plusieurs familles acadiennes de souche. Mais dès lors que les colons sont venus s'établir avec leurs familles, les mariages exogames ont été beaucoup moins fréquents. Jean Bernard, le généalogiste du Centre de recherches acadien de l’Île-du-Prince-Édouard a étudié les mariages sur l'île depuis 1812 et n'a trouvé durant toute cette période que trois mariages entre Micmacs et Acadiens.
Ce qui n'empêche pas qu'historiquement les Micmacs ont été les alliés des Français. Sous le régime français, le commandant de l'île avait la responsabilité de convoquer une rencontre annuelle à Port-Lajoie avec les chefs micmacs afin de renouveler le pacte d'amitié. On sait par ailleurs que les Micmacs auraient aidé les Acadiens au moment de la Déportation, en les hébergeant ou en les aidant à fuir.
Aujourd'hui on fait la promotion de cette relation historique entre ces deux groupes qui, tous deux, à leur façon, ont été des groupes minoritaires, opprimés. Il y a une solidarité qui naît spontanément entre deux groupes qui partagent des destins similaires. Ces deux groupes occupaient les échelons inférieurs de l'échelle sociale à l'Île-du-Prince-Édouard. Tout en haut, vous aviez les Anglais, les Écossais protestants puis les Écossais catholiques, les Irlandais. Les individus tentent en général de grimper un échelon en s'associant par le mariage à un membre du groupe situé au-dessus du sien. C'est pourquoi on dénombre davantage de mariages entre Acadiens et Irlandais ou encore Écossais catholiques qu'entre Acadiens et
Micmacs.
J.-P. T. : Est-ce qu'il y a beaucoup de mariages mixtes aujourd'hui ou est-ce que les couples se forment surtout entre membres d'une même communauté ?
G. A. : Les mariages mixtes sont très nombreux. Dans ma paroisse natale, par exemple, au coeur de la région Évangéline qui est le château fort de la francophonie, 85% des mariages aujourd'hui impliquent des anglophones et des francophones.
J.-P. T. : .... et c'est évidemment l'anglais qui prime dans ces foyers.
G. A. : Bien sûr. On parle l'anglais dans la plupart de ces foyers. Heureusement, la plupart de des enfants issus de ces mariages fréquentent l'école française. On se marie toujours entre francophones, mais le nombre de ces mariages tend à décroître. Il faut dire qu’il y a moins de jeunes qu’autrefois dans la région. Quand j'allais à l'école Évangéline, il y avait jusqu'à 900 élèves. Aujourd'hui ils sont moins de 300. À cette époque, un Acadien pouvait facilement trouver quelqu'un à marier dans la communauté francophone. À l'époque nous étions plus isolés, nous avions nos propres activités, nous étions entre francophones. Depuis que la voiture s'est répandue, les jeunes vont passer leurs soirées en ville, à Summerside. Ils sont donc en contact avec plus de jeunes anglophones que de mon temps.
J.-P. T. : D'où l'importance de votre rôle d'historien, pour maintenir la mémoire de vos racines et de vos traditions. Georges Arsenault, merci. |
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/ipe__img77ckbt/photoIcone/M1/attlzu8j.jpg) | Georges Arsenault est historien, auteur de "Les
Acadiens de l'Île-du-Prince-Édouard, 1720-1980" et divers ouvrages sur le folklore acadien. Animateur pendant de nombreuses années à l'émission matinale de Radio-Canada, il se consacre aujourd'hui à ses recherches sur le folklore et l'histoire locaux. |
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