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| Entretien avec Edmond Richard |
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Jean-Philippe Trottier : Merci, Edmond Richard, de m’accorder cette entrevue. Je parle ici à un enfant du pays, puisque vous êtes né à Mont-Carmel.
Edmond Richard : Oui, dans la région Évangéline.
J.-P. T. : Vous êtes de souche mais vous vous êtes exilé au Québec, si j’ose dire, pendant quelques années. Vous avez, entre autres, été coordonnateur de la Politique du Québec à l’égard des Communautés francophones et acadienne au Secrétariat aux Affaires intergouvernementales canadiennes (SAIC) de 1993 à 1997. En quittant votre terre natale, vous avez eu l’occasion d’acquérir une perspective sur celle-ci, sur sa culture. Pouvez-vous donc en parler plus clairement que quelqu’un qui serait resté ici tout le temps?
E. Richard : J’ai travaillé à l’élaboration de la première Politique du Québec à l’égard des Communautés francophones et acadienne après avoir été délégué du Québec dans les Provinces atlantiques, de 1989 à 1993. Cette responsabilité m’a permis d’en apprendre beaucoup sur les Communautés francophones et acadienne du Canada et surtout sur l’Acadie des Provinces atlantiques. Mon stage à Moncton m’avait préparé à mes nouvelles fonctions au sein du SAIC car je connaissais déjà le fonctionnement, la vision, les orientations et les priorités de ces communautés. Le SAIC avait déjà commencé à réfléchir à une politique dans la deuxième moitié des années 1980, à l’époque de Meech. Robert Bourassa, Premier ministre du Québec de l’époque, avait déjà rencontré les représentants des Communautés. Monsieur Bourassa souhaitait inclure le développement des Communautés francophones et acadienne dans l’Accord du Lac Meech
J.-P. T. : Ça a succédé à une bonne vingtaine d’années de nationalisme québécois qui a dû faire frémir d’horreur ces communautés hors Québec. Vous deviez marcher sur des œufs à l’époque?
E. Richard : C’est intéressant. On parle ici de la fin des années 1960, de la Commission Laurendeau-Dunton et de ce que j’ai appelé, un peu en boutade, le schisme entre le Québec et les autres communautés de la nation canadienne-française. La montée du nationalisme québécois a nourri ce phénomène mais également la Loi sur les langues officielles de 1969, sous Pierre-Elliott Trudeau. Cette loi, malgré tout le bien qui en est ressorti, a eu cet effet de clivage entre les francophones du Québec et ceux du reste du Canada.
J.-P. T. : Les premiers voulaient effectivement s’affirmer comme une province unilingue, ce qui donnait aux anglophones du Canada des munitions pour revendiquer la même chose chez eux, mais en anglais. Mais, avec cette Politique à l’égard des communautés francophones et acadienne, quel était le but de Bourassa et de Mulroney : revenir au Canada-français d’antan? La Révolution tranquille avait rompu avec l’idée d’un Canada-français. Est-ce qu’on essayait, 20 ans plus tard, de recoller les morceaux cassés?
E. Richard : Il faut distinguer la démarche constitutionnelle de Meech et celle du projet de politique de la fin des années ’80. Ce sont deux projets parallèles, même s’ils étaient complémentaires à certains égards, car le projet de Meech évoquait le statut francophone du Québec et la présence francophone dans les autres provinces. Cette réflexion sur la politique du Québec à l’égard de ces communautés a achoppé pour diverses raisons. Ce n’est que suite à la prise du pouvoir par le Parti Québécois, en 1994, que la ministre responsable du SAIC d’alors, Louise Beaudouin, a demandé aux fonctionnaires d’élaborer une nouvelle politique.
J.-P. T. : Vous, en tant qu’Acadien de l’Île-du-Prince-Édouard, deviez avoir un rôle essentiel à jouer? Vous connaissiez bien le Québec mais vous étiez aussi de l’extérieur. Aviez-vous le sentiment qu’on vous écoutait ou sentiez-vous entre les Québécois et les autres francophones une brisure?
E. Richard : La brisure était évidente des deux côtés. Les communautés francophones et acadienne s’étaient structurées dans le contexte de l’application de la Loi sur les langues officielles. On avait alors effectivement créé beaucoup d’organismes d’un bout à l’autre du pays et des organismes nationaux, dont la Fédération des Communautés francophones et acadienne du Canada, la Fédération culturelle canadienne-française, la Fédération de la jeunesse canadienne-française, etc… Tous ces organismes étaient soutenus par le gouvernement fédéral. Ce nouveau réseau, tant au niveau provincial que national, a aussi contribué au clivage. Le Québec, en ce qui a trait à sa Francophonie, n’a jamais bénéficié (alors que les anglophones, oui) de cette manne fédérale. D’où cette politique du Québec pour rétablir les ponts et susciter un nouveau dialogue. Mais la contribution financière du Québec, dans le cadre de la mise en œuvre der cette politique, ne se compare pas du tout avec celle du gouvernement fédéral.
J.-P. T. : Vous êtes de retour à l’Île depuis 2005. Quel bilan tirez-vous de ce dialogue interprovincial, pas tant au niveau politique mais intercommunautaire, voire interculturel? Est-ce que les gens se comprennent? Assiste-t-on à un dialogue enrichissant ou de sourds?
E. Richard : Entre les deux, je dirais. Un dialogue s‘est amorcé avec la première politique du Québec lancée en 1995. Avant ça, alors qu’il y avait cinq bureaux du Québec au Canada, il y avait des programmes de subvention pour le développement des communautés et surtout pour promouvoir des liens entre celles-ci et le Québec. La politique de 1995 a consolidé ces liens. On a amorcé une réflexion dans des domaines précis de la politique : culture et communication, éducation, économie. On a créé des tables de concertation qui ont servi à mettre en commun des orientations, des connaissances, des opinions, et même des frustrations.
J.-P. T. : Y avait-il réciprocité entre les parties prenantes?
E. Richard : Le problème majeur de cette époque, qui existe toujours malgré la nouvelle politique, est que le dialogue se fait essentiellement entre le gouvernement du Québec et les communautés francophones. Ceci dit, au niveau politique, le Québec siège à la table de la conférence ministérielle qui regroupe toutes les provinces et le gouvernement du Québec affirme que cette province fait désormais partie intégrante de la Francophonie canadienne et entend assumer un rôle de leadership à cet égard .
J.-P. T. : Mais est-ce que ça percole vers le bas, en direction des communautés?
E. Richard : Voilà le problème. La grande difficulté de la première politique a été d’établir des partenariats solides et durables entre la société civile du Québec et les communautés hors Québec. Comment demander à une majorité de créer des liens économiques, culturels ou sociaux avec une minorité sans que l’intérêt de la première ne domine? À l’inverse, la seconde a tout à gagner en termes de crédibilité, de pouvoir de lobbying, économique ou culturel qui lui permettront de chercher plus de soutien pour son propre développement.
J.-P. T. : Mais il y a toujours le vieux fond de méfiance.
E. Richard : C’est intéressant. Je compare souvent celle qui existe entre les communautés et le Québec et l’ancienne méfiance entre celui-ci et la France. Je crois qu’il y a un parallèle qui s’articule autour du complexe de la minorité face à la majorité, de la jeunesse face aux autres générations.
J.-P. T. : Assiste-t-on au même phénomène, à une autre échelle, entre les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard et ceux du Nouveau-Brunswick?
E.R. : Oui, d’une certaine façon, malgré certaines nuances. La première communauté est beaucoup plus petite démographiquement et en termes d’institutions et de capacités de développement. Certaines composantes d’un même peuple se considèrent plus représentatives que d’autres.
J.-P. T. : À ce sujet, quand on lit les statistiques officielles de l’Île-du-Prince-Édouard, on se perd un petit peu. Vous êtes, si je ne me trompe, 6 000 francophones, c’est-à-dire parlant français à la maison, 13 000 locuteurs français et 35 000 Acadiens. Comment interpréter ces données?
E. Richard : Ça signifie qu’il y a beaucoup de confusion! On n’est pas habitué ici à manipuler ou à interpréter ces statistiques. Moi qui arrive de l’extérieur, une des premières choses qui m’ont frappé, ce sont ces statistiques, basées sur le recensement fédéral de 2001. J’ai toujours entendu dire, par mes parents notamment, que sur l’Île, les Acadiens comptaient pour le tiers de la population.
J.-P. T. : Ce qui correspond grosso modo à 35 000 habitants ou plus.
E. Richard : Mais les statistiques m’ont indiqué qu’il y avait 6 000 francophones. Vous avez mentionné 13 000 locuteurs français. C’est plutôt 16 000. Il y a donc 10 000 anglophones, ou supposés tels, qui parlent le français à différents degrés.
J.-P. T. : C’est le résultat de l’immersion française?
E.R. : Oui. Alors qui s’en va en immersion française? Il y a des anglophones de souche avec des patronymes anglais mais également des Acadiens et des Francophones anglicisés.
J.-P. T. : Dont les grands-parents on parents ne parlent plus que l’anglais et qui souhaitent refranciser leur descendance?
E. Richard : À défaut d’école française, ils envoient les enfants en immersion française dans des écoles anglophones.
J.-P. T. : À défaut d’écoles françaises ou parce qu’ils confondent école française et immersion française?
E. Richard : Nous avons effectivement, depuis cette année seulement, un réseau de six écoles françaises.
J.-P. T. : Le problème de la concurrence entre ces deux types d’écoles se pose donc.
E. Richard : Tout à fait.
J.-P. T. : Pour avoir parlé à quelques anglophones d’ici, je me suis rendu compte qu’ils ne comprenaient pas la nécessité des écoles françaises : They already have French immersion, why would they need their own network? Quelle est la différence entre ces deux systèmes?
E. Richard : Les nuances vont devenir très fines à la longue : quelle est effectivement la différence entre un locuteur français, un francophone ou un Acadien de l’Île-du-Prince-Édouard si tous parlent français?
J.-P. T. : Autrement dit, est-ce que votre culture se limite au fait de parler français ou y a-t-il d’autres absolus dont vous êtes les représentants? Une culture, est-ce seulement une langue ou aussi une façon de vivre, une épopée, une mentalité, un discours collectif? On arrive très vite à ce problème.
E. Richard : Oui, mais il est plus ou moins conscient ici. C’est ce que j’observe depuis deux ans. C’est, je crois, un problème majeur parce que, justement, on ne fait pas cette distinction entre identité acadienne, identité francophone et identité francophile.
J.-P. T. : Parce que la francophilie est un autre terme qui vient compliquer la donne! À la limite, pas besoin de parler français pour être francophile.
E. Richard : Dans le contexte de la Loi sur les langues officielles, être francophile signifie en général un anglophone qui apprend le français par le biais de l’immersion française ou qui est empathique à la cause francophone.
J.-P. T. : À la limite, votre Acadien anglicisé qui envoie ses enfants à l’école française serait-il francophile?
E. Richard : On dit plutôt qu’il est Acadien refrancisé!
J.-P. T. : Bravo, une quatrième catégorie! (rires généralisés)
E. Richard : La refrancisation est un phénomène particulier à l’Île-du-Prince-Édouard. Le réseau des centres scolaires-communautaires dans les six régions de l’île permet aux parents anglicisés d’y envoyer leurs enfants dès l’âge de 22 mois, en préscolaire puis à la maternelle.
J.-P. T. : Et au Nouveau-Brunswick ou en Nouvelle-Écosse, beaucoup de gens ont aussi été assimilés.
E. Richard : Il faut étudier l’importance du phénomène dans chaque province. C’est différent. Dans le sud-est du Nouveau-Brunswick, on prévoit combler les places d’ayant-droit vides par des jeunes qui ont suffisamment appris le français en immersion. C’est une tendance qui commence à apparaître ici également.
J.-P. T. : Ayant-droit désigne quelqu’un dont les deux parents ont été éduqués en français?
E. Richard : Un des deux. Comme au Québec pour l’école anglaise, je crois.
J.-P. T. : Revenons à la distinction entre francophile et francophone. L’immersion, populaire à travers tout le pays, peut sembler un joli succès pour les francophones, à cause du bilinguisme. Vous craignez plutôt une dilution, un rétrécissement de l’idée d’un peuple à la langue qu’il parle simplement. La francophilie noierait-elle la francophonie?
E. Richard : C’est le danger qui pointe à l’horizon. Dans deux, trois ou quatre générations, il y aura davantage de gens bilingues…
J.-P. T. : … ce qui est le but du gouvernement fédéral.
E.R. : Mais y aura-t-il autant de francophones, d’Acadiens? L’île comptera-t-elle à la longue une francophonie composée en majorité d’anglophones de souche? On peut imaginer des patronymes francophones tels que Smith ou Brown plutôt que Cormier, Poirier ou Arsenault.
J.-P. T. : Critiquez-vous en filigrane la politique de Trudeau? La commission Laurendeau-Dunton avait préconisé le biculturalisme et le bilinguisme mais Trudeau n’en a retenu que le second aspect et remplacé le premier par le multiculturalisme, car il abhorrait toute forme de nationalisme, québécois au premier chef. Ce que vous appréhendez n’est-il pas l’ultime conséquence de l’abandon du biculturalisme?
E. Richard : Oui, certainement. On a vu le danger du bilinguisme poussé à l’extrême récemment, lors d’une rencontre avec un haut fonctionnaire de Patrimoine canadien à Ottawa. Il nous disait qu’il fallait s’attendre à ce que le développement de la francophonie passe de plus en plus par celui du bilinguisme francophile. La majorité des francophones de souche du pays est bilingue par la force des choses. Celle des anglophones est unilingue mais de plus en plus, ils reconnaissant l’avantage de posséder au moins deux langues dont le français. Beaucoup de programmes gouvernementaux favorisent l’apprentissage de cette langue seconde. La loi sur les langues officielles favorise en fait l’acquisition d’une langue seconde plus que la protection de la langue première française.
J.-P. T. : On ne peut pas faire de ponts entre les deux, trouver son intérêt dans cette évolution?
E. Richard : Oui, c’est ce qu’on essaie de faire depuis 1969.
J.-P. T. : Ce danger pour les francophones de passer au second plan par rapport aux francophiles est-il seulement perçu par les Acadiens ou par les autres francophones? Je n’ai pas entendu cet argument ailleurs qu’ici. Les Québécois seront plus critiques du multiculturalisme que du bilinguisme car cela veut dire qu’ils seront, à la longue, un peuple dilué au sein de Canadiens d’origine sikhs, ukrainienne, irlandaise, etc… On quitte ainsi la notion de peuple fondateur.
E. Richard : C’est vrai, le problème lié au bilinguisme se répercutera sur le culturel. Si on devient majoritaire dans une langue, on véhicule aussi sa propre histoire, son identité, sa culture. L‘Acadie a une sensibilité. Elle déploie un effort de promotion de l’identité qui dépasse la langue, notamment par l’entremise de la Société nationale de l’Acadie.
J.-P. T. : Quelle est-elle, cette identité? On parle de joie de vivre, de résistance. Trouve-t-on des symboles introuvables ailleurs et qui servent de pôles d’attraction?
E. Richard : Je ferais un parallèle entre le peuple québécois et le peuple acadien. Le premier s’est défini dans l’histoire avec la bataille des Plaines d’Abraham, l’Acte de Québec de 1774 puis, progressivement, on en est venu à reconnaître l’existence d’un peuple, différent des Français. La même chose s’est produite du côté acadien avec, encore une fois, des origines françaises. On a identifié le Peuple acadien même avant la déportation. Celle-ci est venue cristalliser cette identité.
J.-P. T. : C’est presque un acte fondateur.
E. Richard : Ce peuple n’a pas été conquis car il n’y avait pas de guerre entre lui et l’Angleterre.
J.-P. T. : En fait, vous étiez une zone tampon entre la France et l’Angleterre.
E. Richard : Absolument, et nous avons joué sur une neutralité qui est devenue une résistance de facto. D’où la déportation par les Anglais.
J.-P. T. : Mais vous étiez tout de même une colonie française depuis 1604?
E. Richard : J’hésite à parler de colonie. Louisbourg était un fort français, certes, mais la communauté acadienne ne se considérait plus française, à peine un siècle après les premiers arrivants. C’est probablement les guerres franco-anglaises qui ont poussé les Acadiens à se définir comme tel et à ne pas prendre partie, d’un côté ou de l’autre.
J.-P. T. : Maintenant, et je sais que c’est un sujet assez sensible, on est Acadien et francophone. On a l’impression de patiner ici. De même au Québec, on entend de plus en plus
l’expression « Québécois francophone ».
E. Richard : C’est un problème latent qu’on cache autant que possible car les gouvernements fédéral et provincial nous définissent uniquement par la langue. C’est encore le même problème que ci-dessus. La Société Saint-Thomas-d’Aquin, par exemple, a comme sous-titre la Société acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard, et comme sous-sous-titre le Regroupement des Acadiens et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Certains francophones non-acadiens épousent, quelquefois littéralement par le mariage, notre identité. D’autres se disent que leur nom ne figure pas sur la liste des déportés de Port-Royal mais épousent fièrement la cause acadienne. D’autres se disent francophones. À divers degrés, le Québec a le même problème, et je dirais même que c’est un problème universel.
J.-P. T. : Face à cette confusion, existe-t-il une épopée acadienne, des rituels? Il y a certes l’histoire d’Évangéline mais elle a été écrite par Henry Wadsworth Longfellow, un poète américain. Vous avez aussi un hymne national, Ave Maris Stella. C’est autour de ça que se cristallise une communauté. Ça dépasse le peuple et lui survit. Je pense toujours à la diaspora juive, unie par la Thora qui transcende le temps, les cultures, les lieux. C’est leur absolu, ils ont amené le monothéisme au monde. C’est fort. Trouve-t-on quelque chose d’analogue chez les Acadiens? Je pourrais poser la même question aux Québécois, du reste.
E.R. : Il faut toujours revenir à l’histoire. Nous avons un drapeau, un hymne, des rassemblements acadiens qui ont débuté en 1881. Ces symboles ont demeuré et se sont développés du côté identitaire et culturel. Le chant, la cuisine, les traditions de la ferme et du développement des terres sont différentes. Les aboiteaux en Nouvelle-Écosse, à titre d’exemple, étaient une technique d’endiguement des terres dès avant la déportation. C’était lié à nos liens avec les autochtones. Les Acadiens et ces derniers avaient une entente tacite de non-empiètement sur la terre de l’autre. Les autochtones vivaient plus en forêt alors que les Acadiens vivaient plus au bord de la mer, près des marais, des terres pas trop fertiles. Il fallait créer des digues à clapet qui retenaient l’eau de la mer après chaque marée haute. Cette technique vient de la France et a perduré ici, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick. Il ne faut pas non plus oublier le traumatisme de la déportation. C’est fondamental.
J.-P. T. : C’est une arme à double tranchant car on peut facilement exclure l’autre au motif qu’il n’a pas connu ce douloureux épisode. Est-on capable aujourd’hui de passer à travers ce traumatisme?
E. Richard : D’abord, on n’exclut pas les autres, le Peuple acadien est généreux et ouvert. Ceci dit, et c’est difficile à admettre, les effets de la déportation se font encore sentir aujourd’hui. Ainsi, sur l’île, on hésite à prendre notre véritable place et à défendre nos véritables intérêts, nos institutions, notre culture. Il y en a qui sont gênés d’être Acadiens et qui vont même jusqu’à rejeter leur langue maternelle et leur identité.
J.-P. T. : Pour éviter de revivre le traumatisme d’il y a deux siècles et demi.
E. Richard : Effectivement. Il n’y a pas si longtemps, on a dit au Nouveau-Brunswick que l’Acadie c’était l’avenir et non pas le passé. On a voulu diminuer l’importance de l’histoire. On comprend ça. Cette province, depuis la fin des années 1960, avec Louis Robichaud, avec la Loi sur les langues officielles et une bonne démographie, a pu consolider cette survivance et la transmuer en un développement désormais reconnu à travers le monde. C’est le modèle acadien. Mais il a fallu mettre ses culottes et affronter des institutions du coin comme la compagnie pétrolière Irving en imposant des chances égales pour tous. « Chances égales », c’est devenu le symbole de cette survivance et du développement. Les Acadiens du Nouveau-Brunswick ont maintenant leur université, des hôpitaux, des écoles. C’est une société complète qui a tout ce qu’il faut pour se développer en tant que telle.
J.-P. T. : À laquelle vous pourriez vous greffer.
E.R. : Oui, nous y sommes déjà associés par l’entremise de la Société nationale de l’Acadie qui existe depuis 1881 et qui rassemble les Acadiens des quatre Provinces atlantiques.
J.-P. T. : La Louisiane en fait-elle partie?
E. Richard : Oui, comme membre associé, également les Amitiés acadiennes de Paris, qui regroupe plusieurs associations acadiennes de la France mais qui ont davantage un statut de membre honorifique ou associé, ce qui est un autre problème.
J.-P. T. : Pour terminer, ne serait-ce pas un bon coup de pouce pour les Acadiens de l’Île s’ils accueillaient un des prochains Congrès mondiaux acadiens?
E. Richard : Oui, nous avons posé notre candidature pour 2008, comme Québec d’ailleurs et pour des raisons similaires. Ici, nous commémorerons le 250e anniversaire de la déportation de l’Île, alors que la ville de Québec fêtera le 400e anniversaire de sa fondation. J’avais coordonné la candidature de Québec à ce moment-là alors que ma cousine, Maria Bernard, présidente de la SSTA à l’époque, s’était occupée de celle de l’Île-du-Prince-Édouard. Le premier congrès mondial a eu lieu en 1994.
J.-P. T. : Il n’avait rien à voir avec les congrès de 1881.
E. Richard : Rien à voir effectivement. Il y a de grands rassemblements (conventions) à l’occasion, comme celui des Acadiens du Nouveau-Brunswick en 2004, mais qui n’ont rien en commun avec le Congrès mondial. On parle ici d’un événement récurrent qui a lieu tous les cinq ans. Jusqu’à maintenant les Congrès ont eu lieu au Nouveau-Brunswick, en Louisiane et en Nouvelle-Écosse et le prochain aura lieu de nouveau au Nouveau-Brunswick, en 2009. Il faudra désormais penser à l’accueil du Congrès Mondial, en plus de l’Île, au Québec et en France, qui constituent également des régions acadiennes majeures du monde, ne serait-ce que pour en assurer la pérennité.
J.-P. T. : Souhaitons-vous bonne chance pour l’organisation d’un congrès ici et pour vos combats à venir. Merci beaucoup. |
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/ipe__img77dru9/photoIcone/M1/att0smz2.jpg) | Edmond Richard est président de la Société Saint-Thomas-d'Aquin. Il a travaillé plusieurs années au Québec où il a été coordonnateur de la Politique québécoise à l'égard des communautés francophones et acadienne pour la Secrétariat aux Affaires intergouvernementales canadiennes (SAIC). |
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