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Entretien avec Alméda Thibodeau
Jean-Philippe Trottier : Vous êtes très respectée tant chez les francophones que chez les anglophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Est-ce rare de l’être dan les deux camps? Ou bien peut-on établir des ponts entre les deux maintenant?

Alméda Thibodeau : J’ai bâti mes ponts pour vivre dans ma communauté, pour faire vivre ma famille. Mais j’ai eu plus de contacts avec les Acadiens du coin à cause de mes racines. Je suis née au Nouveau-Brunswick et suis arrivée ici en 1973. Comme on est entourés de clubs, d’entreprises, de comités et d’associations anglophones qui nous influencent, on ne peut pas les ignorer. Autrement, ils nous ignorent aussi. Il y a des endroits où se faire respecter, d’autres où on ne peut rien changer.

J.-P. T. : Ça demande une grande intuition.

A. Thibdodeau : Prenons par exemple le bureau de poste. S’il y a un service bilingue, tu demandes à être servie en français. Si personne ne le parle, à quoi bon se chicaner à chaque visite? Je dis que je ne suis pas d’accord du service en anglais mais on continue de se servir du bureau de poste.

J.-P. T. : Vous avez travaillé où? Votre biographie souligne votre altruisme pour lequel vous venez de recevoir le Prix de reconnaissance des bénévoles en présence du premier ministre Pat Binns, du ministre des Affaires communautaires et culturelles Elmer MacFadyen et de la lieutenante-gouverneure Barbara Hagerman.

A. Thibdodeau : J’ai surtout fait du développement communautaire, surtout chez les francophones, ce qui implique qu’il faille exister dans les deux communautés. Mes enfants grandissant, j’ai aussi fait du bénévolat auprès de clubs qui les intéressaient, pour organiser des levées de fonds. J’ai aussi œuvré dans le West Prince Arts Council [Conseil des arts de Prince-Ouest] qui était ouvert à faire de la publicité bilingue, selon la clientèle, même s’il fonctionnait en anglais. En faisant partie de cet organisme, je m’assurais d’une certaine présence francophone. Présidente du community school (cours en soirée pour adultes). Il y avait un besoin, j’ai aussi introduit des cours de langue française. Ça ne sert à rien de rester à part et de chialer. Arrivé dans la province j’ai travaillé au centre social et sportif Alberton, J’ai travaillé avec la SSTA, le comité culturel, le Théâtre V’nez chou nous, le comité historique acadien Prince-Ouest. Plutôt que faire des plaintes j’ai choisi de faire partie de ses comité et groupes et en faire des changements à l’intérieur.

J.-P. T. : Êtes-vous une exception?

A. Thibdodeau : Il y en a d’autres. Mais les francophones m’ont posé la question de mon implication dans ces groupes, comme si j’en avais pas droit. J’ai répondu que, puisque j’aimais l’artisanat, je n’allais pas laisser mon don de côté en me coupant d’un milieu anglophone. Je pouvais exercer ce don en français malgré tout. J’ai souvent pris l’initiative de créer des groupes d’activité et de changer les choses. Changer les choses c’est bien mais il faut aussi un intérêt sous-jacent. J’ai reçu du respect des deux cultures et les anglophones ont apprécié mieux connaître la culture francophone / acadienne, car j’en parlais et la vivais dans leur groupe.

J.-P. T. : Peut-on parler de stratégie pour faire avancer vos pions par le biais d’activités qui n’ont rien à voir, en principe, avec la langue?

A. Thibdodeau : Pas nécessairement. Je suis confortable avec mon identité mais j’ai aussi reçu certains dons. Soit je m’implantais dans les groupes d’activité francophones existant, soit je le faisais chez les anglophones, en m’assurant d’être respectée comme acadienne. Pas seulement que je faisais partie de groupes mais j’ai eu la chance de faire des changements nécessaires en même temps. J’ai mieux réussi en faisant partie des groupes que d’être à côté à faire des plaintes pour que les groupes changent leurs méthodes de faire les choses.

J.-P. T. : Vous avez donc un côté très pratique.

A. Thibdodeau : Mes enfants sont allés en immersion française car les écoles françaises n’existaient pas à l’époque. Ils s’impliquaient dans ce qui était offert. Je n’allais pas leur interdire des activités à cause de la langue. Il faut travailler avec ce qu’on a et faire des changements où il y a un besoin. La vie est plus intéressante et moins stressante de cette façon.

J.-P. T. : Vous êtes aussi impliquée dans le communautaire?

A. Thibdodeau : Comme travail et comme bénévolat. Je me suis impliquée ou ça rendait la vie plus à l’aise pour la famille et ceux qui m’entouraient. Où il y avait un besoin.

J.-P. T. : Il paraît que c’est un secteur très fort chez les Acadiens.

A. Thibdodeau : Ils voulaient bâtir notre communauté : la famille, l’église, les voisins, les activités sociales. Le bénévolat et le travail communautaire, c’est important, comme Acadien tu as besoin de services qui n’est pas toujours en place dans ta langue et pour cela tu fait du développement et organises la communauté.

J.-P. T. : Je voulais plutôt dire que les Acadiens étaient communautaires par nécessité de survivre.

A. Thibdodeau : Oui par nécessité. J’ai grandi avec certaines coutumes. J’essaye de les partager, de recréer le milieu que j’ai connu. On ne peut vivre hors d’une communauté.

J.-P. T. : Sauf les mystiques, les moines…

A. Thibdodeau : (rires) Je ne peux pas séparer mon intérêt et celui de ma famille et de ma communauté.

J.-P. T. : Est-ce que ça a été facile d’être intégrée dans un milieu dont on dit qu’il est très insulaire?

A. Thibdodeau : Je ne l’ai jamais vraiment senti. Peut-être un peu difficile au début mais quand mes enfants grandissaient, je me suis mêlée à la communauté, à la famille de mon mari, aux gens qui portaient le nom d’acadien ; c’est devenu plus facile avec le temps. Il y a toujours de la résistante dans les choses nouvelles et pet connues.

J.-P. T. : Votre accent est-il différent?

A. Thibdodeau : Un petit peu. C’est ce qu’on m’a dit. Un accent du Nouveau-Brunswick et de la région Prince-Ouest.

J.-P. T. : Avez-vous remarqué beaucoup de changements chez les Acadiens depuis une vingtaine d’années?

A. Thibdodeau : Absolument! La région Évangeline s’est donné le titre de capitale des coopératives…

J.-P. T. : ... nationale ou provinciale?

A. Thibdodeau : Nationale! Alors qu’à Prince-Ouest, on en avait davantage il y a 15 ans. Tout ça a commencé en Nouvelle-Écosse, à Antigonish, chez les Acadiens. Puis c’est venu sur l’île à Rustico, chez les fermiers. Chez nous, à Tignish, on a un club de services sociaux, le Club Ti - Pa, le premier au Canada, établi vers 1973, au même moment où je m’y suis installée. La coopérative des pêcheurs de Tignish, née en 1923, était la première au Canada. Dans la région Prince-Ouest il y a maintenant une école française et d’autres centres scolaires communautaires à travers la province. Un Musée acadien provincial et de nombreux monuments et sites historiques.

J.-P. T. : Pourtant, le mouvement coopératif est très vivant au Québec? Je pense aux Mouvement Desjardins, plus ancien.

A. Thibdodeau : Oui mais je parle aussi des coopérative de pêcheurs, des coopératives sociales, d’éducation...

J.-P. T. : C’est un phénomène présent chez les anglophones aussi?

A. Thibdodeau : Oui. Les premiers pionniers de Prince-Ouest, établis en 1799, étaient des Acadiens, suivis par les Irlandais en 1811, catholiques aussi, puis ensuite par la famille des Myrick, de la Nouvelle-Angleterre, plus aisée (Écossais). De ce mélange est né le mouvement de coopératives de pêcheurs.

J.-P. T. : En fait, votre sensibilité communautaire, vous l’avez en quelque sorte dans le sang.

A. Thibdodeau : J’ai pu transmettre à mes enfants mes racines mais je voulais savoir quelles étaient celles de leur père, qui venait de l’Île-du-Prince-Édouard. Je me suis donc plongée dans ce milieu, dans la généalogie, la géographie, l’histoire.

J.-P. T. : Tous les Acadiens font-ils cette démarche?

A. Thibdodeau : Pas nécessairement, même si beaucoup sont fiers de leur généalogie et aiment citer leurs ancêtres. C’est important pour situer quelqu’un. On a un beau centre de recherche en généalogie au Musée acadien. J’ai été la première femme présidente de l’Association du Musée acadien de l’île, différente du musée lui-même. Il y a un certain nombre d’Acadiens qui participent aux activités mais ne font pas partie d’organisations.

J.-P. T. : Avez-vous plongé jusqu’à vos racines françaises? Avez-vous les registres qui vous le permettent?

A. Thibdodeau : On a certains documents. Mes ancêtres venaient surtout de la Bretagne et de la Normandie. Il y a un Musée acadien situé à Miscouche et un autre à l’Université de Moncton qui sont de très bonne ressource. Il y a aussi des individus qui ont fait des recherches et possèdent des documents.

J.-P. T. : Élargissons un petit peu. Qu’est-ce qui explique que les Acadiens, de même origine que les Québécois, se considèrent comme un peuple différent?

A. Thibdodeau : On a certaines émotions qui sont restées dans nos tripes, différentes de celles des autres. Les Acadiens, selon ce que je comprends, voulaient être plus libres de se développer par eux-mêmes, dès leur départ de France. Ils étaient tannés de suivre les règles établies en France. Les Acadiens cherchaient un change et les français du Québec continuaient avec les même règlements. Un nouveau pays, une nouvelle vie, un nouveau style de vie. Même la langue acadienne est différente que la langue française du Québec. Puis il y a les mets qui furent découverts à l’arrivée ; les Français du Québec au début demandaient les mêmes nourritures qu’ils connaissaient, moins aventureur.

J.-P. T. : La déportation a solidifié cet esprit?

A. Thibdodeau : Oui. L’éparpillement a détruit tout ce qui avait été bâti ici. On en a gardé une crainte qui est passée d’une génération à l’autre.

J.-P. T. : Encore aujourd’hui?

A. Thibdodeau : Oui, je l’ai vécue aussi mais à un moindre degré. Mes parents craignaient de se faire enlever leurs terres, comme exemple et les Anglais se donnaient les puissants et les gardiens des lois.

J.-P. T. : Peut-on dire qu’il y a un complexe acadien de l’île? A-t-on peur de s’engager dans le long terme?

A. Thibdodeau : Chez certains oui, même si on ne l’admet pas. Ils ont peur de se faire (un burned out) bullier, de se faire malmener. D’autres, dont les ancêtres se sont battus davantage, ont gardé ce trait combatif et se chicanent pour tout au lieu de négocier. Il y a plusieurs Acadiens qui travaillent au niveau communautaire voilà des années ; il n’y a pas de peur.

J.-P. T. : Est-ce que les hommes et les femmes sont différents à cet égard?

A. Thibdodeau : Un peu, pas trop. Même si bien des femmes ont été des leaders, contrairement aux communautés irlandaises ou écossaises. Mais on ne les écoutait pas autant.

J.-P. T. : Quand une communauté souffre, on en voit les symptômes d’abord chez les hommes. Ils font la guerre, se battent, sont battus et sont démoralisés. Les femmes prennent le relais.

A. Thibdodeau : Peut-être mais je n’ai jamais analysé ça de cette façon. C’est la femme qui a maintenu la famille ensemble, lui a donné une direction. L’homme est le protecteur et le défendeur, et la femme l’encouragement et l’enthousiasme.

J.-P. T. : Y a-t-il des noms d’héroïnes locales?

A. Thibdodeau : Il y a eu les sœurs Boudreau. Face à la mortalité infantile, elles se sont mises à tenir un journal pour consigner leurs observations. Elles se tenaient ensemble avec leur famille et ont partagé leur expérience. La mortalité infantile a baissé et elles en ont informé les autres familles. Elles comprenaient la nécessité de l’éducation. Il y avait moins de dépression dans les familles à cause de leur solidarité. Il y avait Alma Buote, artiste et entrepreneuse, les sages-femmes, les soeurs institutrices et garde-malades, les femmes qui travaillaient sur la ferme, à la pêche, etc...

J.-P. T. : Et le combat politique, linguistique?

A. Thibdodeau : Les femmes se sont battues avec les hommes pour les écoles, ce sont elles qui ont commencé car elles voyaient leurs enfants évoluer. Elles poussaient le mari ou le frère pour aller réclamer auprès du gouvernement. Il y a eu beaucoup de négociations pour recevoir de simples services et la construction d’édifices. Il y a eu des courageux et des appuyeurs.

J.-P. T. : Toute cette expérience est très riche localement. Que pourriez-vous en dire à d’autres francophones d’ailleurs?

A. Thibdodeau : Le fait, par exemple, que les coopératives ont ramené les deux peuples ensemble. Les mariages entre Irlandais et Acadiens aussi. Mais la culture du passé a évolué, s’est ajustée. Les jeunes se sont forgé un nouveau genre de vie du fait du métissage. La technologie nous influence. On n’est pas isolés comme dans le passé. Il faut participer, faire une différence dans notre vie et la vie des autres. Rien vient de rien. Pour avoir du changement il faut être là pour encourager le changement et pourvoir avancer, progresser, avoir un meilleur futur pour les autres et nous-mêmes. Les demandes se continuant, il faut le service aux aînés…

J.-P. T. : Si on devait résumer par un mot, on dirait que l’essentiel pour vous, c’est le sens de la communauté. Pour vous et pour votre peuple.

A. Thibdodeau : Oui mais avec les progrès de la technologie, de la vie moderne, la communauté acadienne évolue. Mais il faut toujours voir ce qui nous entoure et mieux vivre avec ce que l’on a et a besoin.

J.-P. T. : Merci beaucoup, Alméda Thibodeau.
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Originaire du Nouveau-Brunswick, Alméda Thibodeau travaille depuis plusieurs années au développement et à la vitalité de la communauté acadienne et francophone de Prince-Ouest. Elle a reçu le Prix de reconnaissance des bénévoles. Elle est membre fondateur du Comité historique acadien de Prince-Ouest, de M’tgunich Quilters et de la troupe de théâtre Chuckles and Vittles dont elle est la directrice. Elle a été très engagée dans les activités entourant le 400e anniversaire de l’Acadie.

Communautés francophones de l'Île-du-Prince-Édouard - 2010