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| Entretien avec Marie Bourgeois |
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Jean-Philippe Trottier : Marie Bourgeois, vous vous décrivez comme francophone d'origine acadienne et irlandaise qui a quitté Montréal pour la Colombie-Britannique en 1974. Vous êtes, si l'on peut dire, une francophone a mari usque ad mare, vous avez traversé le pays d'un océan à l'autre.
Marie Bourgeois : C'est cela. Pour moi, ça a été une aventure. J'avais épousé un ingénieur britanno-colombien que j'avais connu à Montréal et qui retournait pour ouvrir sa propre entreprise. Je viens d'une lignée qui a commencé en France pour aboutir en Acadie, au Québec, puis en Colombie-Britannique. J'y suis depuis 30 ans. J'ai passé plus de temps ici qu'au Québec.
J.-P. T. : Comment les choses ont-elles évolué pour les francophones dans cette province? En y arrivant en 1974, ça a dû être un dépaysement total!
M. B. : Le fait français n'était vraiment pas visible.
J.-P. T. : On n'osait pas se manifester ou bien il n'y avait personne?
M. B. : Il y avait des francophones mais Vancouver est une grande métropole, la troisième au Canada. Les francophones font entre 1,5 et 1,8 % de la population totale. Ils ne constituent pas une minorité visible.
J.-P. T. : … une minorité audible…
M. B. : Je parle anglais sans accent et si je ne me présente pas comme Marie Bourgeois, les gens ne saisiront pas que je suis francophone de souche. On est plusieurs comme ça.
J.-P. T. : En 30 ans, vous avez accompli pas mal de choses, vous d'abord puis la communauté ensuite. Je pense à l'affaire Beaulac, au jugement Vickers.
M. B. : On a eu des victoires dans certains cas, malgré des dossiers difficiles. Le débat de la Colombie-Britannique se situait dans le débat national. On a été très actif en ce qui a trait aux accords du lac Meech, de Charlottetown, au rapatriement de la Constitution canadienne, à la Charte des droits et libertés. Les francophones hors Québec ont tous lutté dans ces dossiers.
J.-P. T. : Vous faites partie du "Rest of Canada" (ROC) tout en étant francophone. Est-ce qu'on vous a perçus comme les petits frères traîtres? Comment vous perceviez-vous?
M. B. : J'ai fréquenté des écoles pour filles catholiques, canadiennes françaises, à Montréal. Il y avait les Anglaises et nous étions les Canadiennes. J'ai donc grandi comme canadienne, c'est-à-dire à l'époque, comme francophone pour devenir ensuite canadienne française. Tout en étant archi-fière de mes racines acadiennes. L'identité québécoise commençait au même moment où je m'apprêtais à partir pour l'Ouest.
J.-P. T. : Vous deviez assurément être contre la séparation du Québec car c'est le centre de gravité de la francophonie canadienne. Les Québécois devaient vous considérer comme des traîtres. Et les anglophones, comme la cinquième colonne, un cheval de Troie.
M. B. : Quand la situation québécoise devenait lourde, nous payions le prix sur place. On imaginait qu'on était automatiquement en faveur de la souveraineté, ce qui n'était pas toujours le cas. Nous avons toujours appuyé le besoin essentiel d'un Québec fort, capable de protéger le français. Mais nous ne pensions pas que le moyen d'y parvenir passait nécessairement par l'indépendance; le Québec pouvait arriver à ses fins en restant dans la structure canadienne.
J.-P. T. : C'était plus une question culturelle que politique.
M. B. : Probablement. Mais j'ai toujours admiré et respecté la tactique québécoise. Les Québécois sont parmi les plus rusés sur la scène politique canadienne. À mon avis, personne ne fait de la politique comme eux. Ils atteignent leurs objectifs, mais je n'appuie pas forcément leur discours.
J.-P. T. : Vous avez le recul des 5000 kilomètres. Vous voyez sans doute plus clairement que nous qui sommes dans l'œil du cyclone, si je puis dire…
M. B. : Quand on s'attaque à la question de la péréquation, les Britanno-Colombiens chialent constamment. Je voudrais leur dire : « arrêtez de simplement réclamer, soyez plus sages! »
J.-P. T. : Les Québécois ne chialent-ils pas?
M. B. : Oui mais ils chialent avec stratégie. Souvent la Colombie-Britannique sera la seule province à appuyer les démarches du Québec. Ce sont les deux provinces qui « fittent » le moins dans le modèle canadien.
J.-P. T. : À cause d'une méfiance à l'égard d'Ottawa. Les deux sont socio-démocrates avec des mouvements coopératifs forts (fait unique en Amérique du Nord). Le climat, c'est autre chose… Il est clément chez vous.
M. B. : Le Québec a toujours été différent des autres provinces. Ici, plusieurs disent même que les Rocheuses vont jusqu'au ciel et nous séparent du Canada.
J.-P. T. : Je reviens à une des premières questions. Le fait français a beaucoup évolué. Je pense aussi à la popularité de cette langue auprès des anglo et des allophones, chinois notamment. Pour un francophone de souche, il y a trois anglo/allophones qui parlent ou apprennent le français en Colombie-Britannique. Pourquoi? C'est inutile!
M. B. : Il y a de plus en plus d'utilité. Le programme d'immersion française est reconnu pour être bon. Les classes sont composées d'élèves provenant de familles éduquées souvent. Ces familles vivent dans un milieu où l'on accorde de plus en plus d'importance à la dualité linguistique officielle.
J.-P. T. : Je me fait l'avocat du diable : ça ne sert absolument à rien de parler français à l'Ouest de Sudbury, hormis quelques régions.
M. B. : Il y a des bénéfices à être bilingue. Suite à l'adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969, on a commencé à réaliser l'importance professionnelle de parler les deux langues.
J.-P. T. : Oui mais les 200 000 Britanno-Colombiens se servent-ils du français qu'ils ont appris?
M. B. : Ils ne le maîtrisent sans doute pas mais ils en ont une très bonne compréhension, ce qui peut leur fournir des occasions qu’ils n’auraient peut-être pas sans leur bilinguisme.
J.-P. T. : Parlons des Chinois. Ils savent que le Canada est officiellement bilingue. Ils vont apprendre deux langues qui n'ont rien à voir avec la leur. Qu'est-ce qui les motive?
M. B. : Il y a les Chinois qui se sont installés au Canada par crainte du retour de Hong-Kong à la Chine en 1997. Ils ont acheté des propriétés dans des beaux quartiers, là où se trouvaient les écoles d'immersion. Les Chinois et les Japonais accordent beaucoup plus d'importance à l'éducation que les Nord-Américains. Je pense que les autres Asiatiques, Indiens, Pendjabis et autres, vont suivre. Mais, beaucoup de ces Chinois sont retournés car la rétrocession de Hong-Kong n'a pas été aussi catastrophique qu'ils l'imaginaient.
J.-P. T. : J'ai l'impression qu'on revient à une vision très XIXe siècle, où les familles bourgeoises se devaient d'avoir une gouvernante française. Ça faisait chic.
M. B. : En effet, chez certains du moins. Mais prenez le cas de la Sunshine Coast, connue des touristes, des retraités et des pêcheurs. Beaucoup de parents d'élèves se sont opposés au programme d'immersion. Certaines écoles ont donc fermé. On a vu ce phénomène dans les zones rurales. À Vancouver ou Victoria, on en réclame toujours davantage.
J.-P. T. : D'après des statistiques récentes, quelque 13 % des francophones sont de souche, les autres proviennent de l'immigration, canadienne (Québec surtout) ou internationale (France, Congo, Belgique, Maroc, etc). N'avez-vous pas un problème d'enracinement? Quel est votre lien, par exemple, avec un Marocain? Comment vous projetez-vous dans l'avenir sans racines?
M. B. : On s'est toujours vu comme la francophonie la plus multiculturelle au pays. C'était un de nos objectifs. On ne s'est pas développé comme au Manitoba, dans l’Alberta ou la Saskatchewan du début du XXe siècle. Ils ont créé des paroisses, des écoles. Notre histoire est différente, avec une présence vieille de deux siècles. Il y a eu beaucoup d'assimilation. Nous, on a mis l'accent sur l'avenir. On n'a pas voulu recréer le Québec ici. Nous sommes la seule communauté francophone à avoir établi ses centres communautaires loin de l'église, même s'il existe 5 ou 6 paroisses bilingues.
J.-P. T. : Le Québec est français catholique, vous êtes francophones…
M. B. : Oui, avec des Arabes, des musulmans. Nous sommes liés par la langue.
J.-P. T. : Je veux bien mais la France a transcendé les clivages religieux par le pacte républicain. Ici, ça a été le paradigme religieux. Quel est votre paradigme? La langue suffit-elle? Si on demande, par exemple, à un Chinois ce qu'évoque pour lui le français en cinq secondes, il répondra sans doute: parfum, gastronomie, raffinement, culture, des choses qu'on associe rarement à l'anglais et qui donnent substance au fait de parler cette langue. Pour vous, qu'est-ce qui enrichit cette langue, en Colombie-Britannique? Comment vous définissez-vous?
M. B. : Comme une vraie Canadienne, car je parle les deux langues. Longtemps les Canadiens se sont définis comme des non-Américains. Mais il faut être fier d'être quelque chose. Cette définition est en train de se préciser à l'échelle du pays. On a une réputation de rechercher la paix, d'accueillir. Et puis j'aime son climat, sa géographie, sa faune. On a l'Arctique…
J.-P. T. : Je reviens à la francophonie de la Colombie-Britannique. Où vous voyez-vous dans cent ans? Avez-vous des rêves?
M. B. : Oui mais je suis une réaliste. On est loin d'être rendu à bon port. Ça va continuer à être difficile. Il faudra encore beaucoup de dévouement, de bénévolat de la part de la communauté, de la majorité qui nous entoure et des différents décideurs. Il est évident que ce ne sera jamais une province francophone, ni complètement bilingue. Mais on y reconnaîtra les avantages de parler plus d'une langue, de préférence les deux langues officielles du pays.
J.-P. T. : Officiellement peut-être mais en pratique…
M. B. : N'oubliez pas qu'il y a les écoles et, récemment, tout le secteur de la santé que nous sommes en train de développer suite à un travail de consultation collective. Beaucoup de travailleurs de ce secteur parlent le français, même s'ils ne sont pas affectés à la prestation de services. On n'aura certes pas un hôpital francophone mais on commence déjà à traduire les guides de santé. Le gouvernement de la province a un bureau des Affaires francophones avec un député pour les relations avec la collectivité.
J.-P. T. : Impensable il y a trente ans! D'ici trente ans encore, on peut imaginer d'autres choses impensables.
M. B. : On a établi une pratique et légitimé notre présence. On n'entend plus le discours selon lequel "There's no room nor need for French in BC". L'organisation des Jeux Olympiques d'hiver de 2010 nous aidera aussi. Les deux langues officielles sont les mêmes que celles du Canada. La Colombie-Britannique en a conscience. Le défi consistera à s'assurer que le français ne sera pas relégué au simple accueil ou aux renseignements. On a des joueurs habiles qui y veillent. Les francophones sont wise sur le plan politique.
J.-P. T. : C'est d'la race, comme disait Lionel Groulx! J'ai l'impression, selon vos commentaires, que ce sont les Québécois installés en Colombie-Britannique qui font avancer les choses.
M. B. : Vous avez probablement raison. La majorité des Franco-Colombiens sont de souche québécoise.
J.-P. T. : Certains croient toujours au Québec que les francophones hors Québec — hormis les Ontariens et les Acadiens — sont des dead ducks…
M. B. : Ah, et les « cadavres encore chauds »… On a quelquefois envie de dire aux Québécois - si vous me pardonnez l'expression : « Écoutez, déniaisez un peu! »
J.-P. T. : Votre communauté semble dynamique, jeune d'esprit, en devenir, même si elle n'a pas trouvé ses mythes fondateurs ou son discours. Il y a quelque chose qui s'amorce avec la participation des non-francophones, ce qui contredit le paradigme québécois. On nous a toujours taxés d'ethnocentriques, de catholiques, de rétrogrades. Votre discours s'inscrit en faux face à ça. Vous n'êtes que 63 000.
M. B. : Nous avons dû trouver de nouvelles façons, nous adapter. Nous avons inventé des modèles pour le Canada. Nous ne sommes pas un Québec transplanté sur le Pacifique…
J.-P. T. : … et qui intéresse les autres! Au fait, est-ce que les francophones internationaux s'intègrent aux Québécois là-bas?
M. B. : Oui. Prenons l'exemple de l'école Anne-Hébert de Vancouver. 54 % des élèves sont d'origine africaine, asiatique, européenne; le français est l'une de leurs langues maternelles. La souche n'a pas d'importance.
J.-P. T. : C'est un de vos modèles?
M. B. : Oui. Les institutions de notre collectivité reflètent nos besoins en tant que francophones de la côte pacifique. On a refusé la mise sur pied d'un système scolaire catholique. Le nôtre est public, contrairement à l'Alberta ou à l'Ontario qui ont un conseil scolaire francophone catholique et un autre public. On n'a pas rejeté la religion pour autant. Si les anglophones ont droit à un système d'éducation public, les francophones aussi.
J.-P. T. : Parlons de la Maison de la francophonie dont vous êtes la directrice générale.
M. B. : À l'ouverture, en 1990, on avait des représentants importants qui nous avaient financés (gouvernements fédéral, britanno-colombien et québécois, Ville de Vancouver, etc…). C'était le premier centre communautaire francophone hors Québec dans une grande ville. Toronto n'en avait pas. La Fédération des communautés francophones et acadienne a tenu son assemblée générale annuelle ici à cette occasion. Il y avait le commissaire aux langues officielles, le maire de Vancouver, le ministre du Patrimoine et le député québécois de Matapédia. Il s'attendait à voir une maisonnette. Quelle surprise il a eue!
J.-P. T. : Je reviens à la charge. Tout cela n'arrive pas ex nihilo. Quels sont vos penseurs?
M. B. : Il y avait eu trois projets préliminaires qui ont tous été remisés. Il fallait un contexte politique favorable, de bons joueurs. On a eu une demi-douzaine de concepteurs enthousiastes. Nous voulions aussi créer un espace pour les différentes associations francophones de Vancouver, moyennant rétribution financière. Éparpillées, on ne les voyait pas. En les regroupant, on créait un quartier.
J.-P. T. : Songez-vous à faire des métastases ailleurs dans la province?
M. B. : Ça s'est déjà fait mais la plupart du temps il n'y a qu'une association, sauf à Victoria. En bout de ligne, le modèle de Vancouver a servi pour celui du Yukon, pour la cité collégiale d'Edmonton, pour le centre culturel du Manitoba, pour un autre en Nouvelle-Écosse.
J.-P. T. : Cette francophonie peut-elle servir de modèle pour les autres provinces?
M. B. : Elle l'a été dans bien des sens. Notre conseil scolaire est, d'un point de vue technologique, le plus avancé parmi les conseils francophones hors Québec : vidéoconférences, cours informatiques, lutte au décrochage. On ne peut pas faire concurrence aux anglophones. Notre taille petite nous permet par contre plus de souplesse et de rapidité d'adaptation face à notre clientèle. On a des camps d'été, une école verte sur l'île de Vancouver. Le nouveau directeur général de notre conseil scolaire, Jean Watters, ancien recteur de l'Université Laurentienne et président du Collège Boréal, avait été choisi pour diriger le projet Tech BC, une université de la technologie. Le projet n'a pas abouti; il est donc venu chez nous. C'est un génie en ce qui a trait à l'utilisation de la technologie pour atteindre nos objectifs. Nous innovons donc, même par rapport au système anglophone. On répond mieux à nos jeunes d'aujourd'hui.
J.-P. T. : Je vois deux grandes raisons d'être pour votre francophonie : vous servez de rempart, par votre bilinguisme, à l'uniformisation anglophone des États-Unis et vous êtes l'extrême-occident de la francophonie mondiale, au point de contact avec le monde asiatique dont vous pourriez être les ambassadeurs auprès de cette francophonie.
M. B. : C'est fort probable, même si ça n'a pas été formulé ni raisonné clairement encore. On s'est d'abord donné des outils pour nous-mêmes. Ils fonctionnent et contribuent à la transformation sociale que l'on observe autour de nous. N'oublions pas le développement économique des francophones d'ici avec la Société de développement économique qui est de plus en plus dynamique et contribue à rendre visible le poids économique et politique des francophones. Regardons le parti libéral de la province. Beaucoup de candidatures proviennent des communautés ethniques. Il y a peu de francophones mais je pense que l'on va commencer à en voir.
J.-P. T. : Une dernière question : le Québec est votre grand frère mais vous allez tôt ou tard lui dire — excusez le terme — « merde ! » Comment le lui direz-vous?
M. B. : Tout dépendra de son évolution. Je doute pour ma part qu'il accède à la souveraineté même s'il l'aurait pu il y a quelques années. Les tendances démographiques y sont pour quelque chose. Mais il joue un rôle très important, tant au Canada que dans le monde. J'appuie ça à 100%. Il doit reconnaître que les autres communautés ne sont pas des mini-Québec et que nous pouvons lui apporter notre savoir-faire.
J.-P. T. : Merci beaucoup, Marie Bourgeois. |
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/cb__img77g3xf/photoIcone/M1/atth23m0.jpg) | Francophone d'origine acadienne et irlandaise, Marie Bourgeois a quitté Montréal en 1974 pour la côte ouest. Directrice de la Maison de la Francophonie, elle était là en 1990 à l'ouverture. Elle a évoqué, au cours d'une entrevue avec Jean-Philippe Trottier, les grands défis auxquels fait face une communauté largement minoritaire dans un océan anglophone, à l'extrême-occident de la francophonie mondiale, mais aussi les accomplissements dont la communauté francophone peut tirer une fierté légitime. |
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