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Histoire de la francophonie albertaine

Extrait du livre “La première Canadienne au Nord-Ouest” de l’abbé Georges Dugas.
1883. Marie-Anne Gaboury et Jean Baptiste Lagimodière. Extrait du livre “La première Canadienne au Nord-Ouest” de l’abbé Georges Dugas.



Plus de 500 noms d’origine française rattachent l’Alberta à ses racines francophones. Il y a donc la rivière Baptiste, le lac Santé, la montagne La Crèche, les villages de Morinville, Beaumont, Bonnyville, Legal, Saint-Albert, Jean-Côté, Falher etc. Tous ces noms confirment la présence des francophones en Alberta, racontent leur contribution et décrivent la vie de leurs communautés au fil des années. Mais il importe d’ajouter que les institutions, les associations et les services de la communauté franco-albertaine ont été mis en place lentement, souvent suite à de longues luttes. Vivre en communauté minoritaire c’est vivre engagé, renseigné, actif et vigilant. C’est ce que nous raconte la très belle histoire de la francophonie albertaine.


Les premiers explorateurs et les coureurs de bois

En janvier 1743, un des fils de l’explorateur La Vérendrye aurait vu les Montagnes Rocheuses pour la première fois. Les La Vérendrye ne seront pas les seuls francophones à visiter l’Ouest. Par la suite, de nombreux coureurs de bois vont traverser les plaines dans tous les sens à la recherche des fourrures que les marchés d’Europe demandent incessamment.


En 1799, le territoire albertain compte déjà 18 forts appartenant aux deux grandes compagnies qui se disputent la traite des fourrures à l’ouest et au nord du continent: la Compagnie de la baie d’Hudson et sa rivale la Compagnie du Nord-Ouest. Beaucoup de francophones travaillent dans le domaine de la traite des fourrures, un des mieux connus étant Jean-Baptiste Lagimodière, l’époux de Marie-Anne Gaboury, la grand-mère de Louis Riel. Grâce aux coureurs de bois et aux premiers explorateurs, le français est la première langue européenne parlée en Alberta.


Les contributions de l’Église catholique

Les liens entre la francophonie de l’Alberta et l’Église catholique sont très forts. Le nombre de missions, de paroisses, d’institutions, de services et d’organisations que les missionnaires, les religieux et religieuses ont fondé en sont la preuve irréfutable.


Les premiers missionnaires catholiques et francophones à fouler le sol albertain sont l’abbé Blanchet et l’abbé Demers. En route vers la côte ouest, ils s’arrêtent au fort Edmonton en 1838. (Pour les membres de la paroisse Saint-Joachim d’Edmonton, cette visite marque le début de leur paroisse. Par la suite, quatre édifices porteront le nom Saint-Joachim. Le quatrième édifice construit en 1899 existe toujours et a été déclaré monument historique en juillet 1978.) En 1842, l’abbé Thibault est de passage au fort Edmonton. De retour l’année suivante, il établit la mission du Lac Sainte-Anne.


Mais les premiers missionnaires ne sont pas nombreux. Ils sont cinq dans un territoire plus vaste que l’Europe. Mgr Bourget, évêque de Montréal, fait alors appel à la communauté oblate fondée par Mgr de Mazenod de Marseille. Arrivé au Canada en 1841, un nombre important de Missionnaires Oblats de Marie Immaculée vient s’installer dans l’Ouest cinq ans plus tard. Là où les pères Oblats passent, ils laissent derrière eux des missions, des paroisses, des villages : Saint-Albert (1861), Saint-Paul-des-Cris (1865), Legoff (1872), Cold Lake (1882), Beaumont (1892), Saint-Paul-des-Métis (1895), etc.


Les Oblats sont des hommes à tout faire. Par exemple, en 1875, à son retour de la France, le père Grouard rapporte avec lui à la Mission du Lac-la-Biche tout ce qu’il lui faut pour opérer la première presse albertaine. En 1862, le père Lacombe commence les travaux de construction d’un pont de bois franchissant la rivière Esturgeon. C’est le premier pont à l’ouest des Grands Lacs.


Archives provinciales de l'Alberta (APA OB8699)

Source : Archives provinciales de l'Alberta


Les Oblats sont puissamment appuyés dans ce travail par d’autres religieux, des gens tels que l’abbé Morin, le fondateur de Morinville et le mieux connu des prêtres colonisateurs. L’abbé Morin va aider à établir 620 familles francophones en Alberta entre 1891 et 1899.


Les premiers colons

Les nombreux colons francophones qui s’installent sur le territoire de l’Alberta viennent de partout. Par exemple en 1894, Legal est établit par deux Français de France, Théodore Gelot et Eugène Ménard. Jos Plamondon et ses fils, son frère Evangeliste ainsi que plusieurs autres familles partent du Michigan pour venir s’installer à Plamondon en 1908. Les Leblanc, Dupuis, Sabourin, Roy, Legault, Gamache, Brûlotte, Longtin, Pilon et Giroux quittent le Québec et viennent s’installer à Falher en 1912, sept ans avant l’arrivée du premier train dans la région.


L’église, l’école et les soins de santé

Avec l’arrivée des premiers colons vient le besoin d’établir une variété d’institutions et de services. Généralement, c’est l’église que l’on construit d’abord. Aussi humbles soient-elles, les premières chapelles vont servir de points de ralliement pour les communautés.


Après l’église, il faut construire l’école. La première chapelle de la mission Saint-Joachim construite à l’intérieur du fort Edmonton par le père Lacombe en 1859 va aussi servir d’école, la première à fonctionner sur une base régulière à l’ouest du Manitoba. Plusieurs des premiers enseignants de la province sont membres des nombreuses communautés religieuses francophones venues s’installer en Alberta au début de la colonisation. Par exemple, les Soeurs Grises viennent œuvrer dans la mission du lac Sainte-Anne en 1859, dans la mission du Lac-la-Biche en 1862 et dans celle de Saint-Albert en 1863. En 1891, les Soeurs de l’Assomption de Nicolet viennent s’établir à Saint-Paul-des-Métis.


Pendant les premières années de la colonisation, la langue d’instruction est souvent le français. L’anglais devient la langue officielle d’instruction en Alberta en 1892. Par la suite, l’enseignement du français est limité à ce qu’on appelle alors le Primary Course qui permet l’utilisation du français dans les classes primaires seulement lorsque les élèves ne comprennent pas l’anglais et une heure d’enseignement du français par jour de la 3e à la 8e année.

L’utilisation du français comme langue d’enseignement est aussi permis dans les institutions privées telles que le Collège des Jésuites établi à Edmonton en 1913 et le juniorat Saint-Jean fondé par les pères Oblats à Pincher Creek en 1908 et déménagé à Edmonton sur le site actuel en 1911.


Devenu collège classique en 1943 suite à la fermeture du Collège des Jésuites, le Collège Saint-Jean va chercher à répondre aux besoins de la communauté francophone de l’Alberta pendant de nombreuses années. En 1976, les Oblats décident de se retirer de Saint-Jean et le 14 avril un accord entre le gouvernement de l’Alberta, la U of A, les Oblats et le gouvernement fédéral est signé. Devenu une faculté de la U of A en 1977, Saint-Jean offre présentement une grande variété de diplômes à tous les niveaux à un nombre toujours grandissant d’étudiants venant de tous les coins du monde.


Les luttes politiques menées dans le but d’obtenir le droit d’utiliser le français comme langue d’instruction en Alberta vont occuper les énergies des membres de la communauté franco-albertaine pendant de nombreuses années. En 1993, suite au jugement Mahé de la cour Suprême du Canada, les francophones obtiennent enfin le droit de gérer leurs propres écoles. Il aura donc fallu plus de 100 ans pour obtenir les droits perdus en 1892 alors que l’anglais devenait la langue officielle de l’instruction en Alberta.


Une fois l’église et l’école du village construites, on doit voir à l’établissement des services de santé. En Alberta, la contribution des communautés religieuses francophones dans le domaine des soins de santé est énorme. Par exemple, dès leur arrivée au Lac Sainte-Anne en 1859, les Soeurs Grises s’occupent des malades, travail qu’elles continuent à Saint-Albert par la suite. En 1891, elles établissent l’hôpital Holy Cross de Calgary et l’Hôpital Général d’Edmonton en 1895. Les Filles de Jésus établissent l’Hôpital Saint-Vincent à Pincher Creek en 1924. Les Soeurs de la Miséricorde établissent l’Hôpital de la Miséricorde à Edmonton en 1905. Les Soeurs d’Évron établissent l’Hôpital Saint-Louis à Bonnyville en 1931. Et l’histoire se répète d’un village à l’autre, d’une région à l’autre. Tout ce qui change, c’est le nom de la congrégation religieuse. Le travail et le dévouement restent les mêmes.



La vie professionnelle et économique

Au fil des ans, la communauté francophone a aussi accès aux services de nombreux professionnels. Il y a des médecins, des dentistes, des vétérinaires, des agronomes et des comptables. Au début des années 1900, la communauté est particulièrement bien représentée chez les avocats, que ce soit dans les bureaux composés entièrement de francophones ou dans des bureaux anglophones plus importants.


Les francophones vont aussi contribuer au développement de la vie économique de la province et cela à toutes les époques et dans toutes les régions de l’Alberta. Dans chaque village où il y a une forte concentration de francophones, plusieurs d’entre eux sont propriétaires de magasins, de moulins à farine, de boulangeries, de quincailleries. D’autres sont tailleurs ou gérants de banque. De nombreux Franco-Albertains servent sur les bureaux d’administration des grandes compagnies telles que la Western Timber and Mines et la Elk Park Oil Company. Un grand nombre de francophones s’intéressent à l’hôtellerie. Par exemple, des trente-six hôtels qui existent à Edmonton en 1912, neuf appartiennent à des Francophones.


Les politiciens

Plusieurs franco-albertains s’intéressent à la politique et cela avant même que l’Alberta devienne une province. En 1891, Antonio Prince représente le comté de Saint-Albert à l’Assemblée législative des Territoires du Nord-Ouest. Frédéric-Edmond Villeneuve est élu dans le même comté sept ans plus tard. Il sera remplacé par J.A. Lambert.

Plusieurs francophones sont nommés sénateurs dont Philippe Roy (1905), Jean-Léon Côté (1923), Prosper Lessard (1925) et le Dr Aristide Blais (1940). La professeur Claudette Tardif, ancienne doyenne de la Faculté Saint-Jean, est la dernière sénatrice franco-albertaine nommée en 2005.


Le premier francophone élu à la Chambre des Communes est René Antoine Pelletier. Joseph Déchène et Marcel Lambert vont également servir à titre de membres du parlement canadien.


Au niveau provincial, un nombre important de francophones sont élus à compter de 1909 : Côté, Lessard, Gariépy, Boudreau, Turgeon, etc. Entre 1921 et 1940, il y a toujours de trois à cinq députés francophones. Certains seront nommés au cabinet. Par exemple, Lucien Maynard va occuper le poste de Procureur Général dans le gouvernement Manning.


De nombreux francophones vont aussi occuper des postes au niveau municipal et vont servir de représentants sur les conseils scolaires.


Le théâtre et la musique

Mais les francophones prennent aussi le temps de faire du théâtre et de la musique. En 1898, le premier journal francophone l’Ouest Canadien décrit le travail d’une troupe de théâtre sous la direction de Joseph Bilodeau, le maître chapelle de la paroisse Saint-Joachim. Au fil des années, plusieurs troupes de théâtre seront créées : le Cercle Jeanne d’Arc, le Théâtre français, les Collégiens Comédiens, le Rideau Rouge, etc.


Archives provinciales de l'Alberta (APA OB5951)

Le théâtre français d'Edmonton. 1967. Source : Archives provinciales de l'Alberta (APA OB5951)


Les francophones se font aussi remarquer par la qualité de leur travail dans le domaine de la musique. Par exemple, Jean Létourneau est directeur artistique du Edmonton Opera Society pendant de nombreuses années. Michel Gervais est le fondateur de la prestigieuse chorale Pro Coro. Dans le domaine de l’opéra, les noms Vallée-Jalbert, Mercier, Lorieau, Déry, Tellier-Bouret et Turgeon sont synonymes d’excellence. Les noms Rousseau, Potvin, Levasseur, La France et Fagnan sont autant de preuves de la contribution soutenue des francophones dans le domaine du chant choral. Du côté de la musique plus populaire, plusieurs jeunes auteurs-compositeurs-interprètes franco-albertains tels que Gabrielle Bugeaud, Crystal Plamondon, Josée Lajoie, Pierre Sabourin, Robert Walsh et Marie-Josée Ouimet se font remarquer.


Les journaux

Avec le temps, la proportion des francophones diminue et la communauté devient de plus en plus minoritaire. Les francophones vont vite découvrir l’importance des journaux francophones comme moyen d’assurer la communication entre les membres d’une communauté dispersés sur un vaste territoire et cela dans le but de maintenir la langue et la culture et de briser l’isolement qui mène à la perte d’identité. Les journaux francophones vont alors servir de moyen de regrouper les gens tout en les informant. Les dirigeants de la communauté vont aussi utiliser les journaux à titre d’outils de colonisation tandis que plusieurs politiciens y verront un puissant moyen de faire connaître leur message politique.


Au fil des années, les francophones vont créer plusieurs journaux. Le premier, L’Ouest Canadien, est publié en février 1898 par Frédéric Villeneuve. Incorporé en 1905, Le Courrier de l’Ouest est le deuxième journal franco-albertain suivi des journaux Le Progrès et le Progrès Albertain. Pierre Feguenne établit son journal L’Union en 1917 et celui-ci sera remplacé en 1928 par La Survivance qui deviendra Le Franco en 1967.


Les organismes francophones

Bien que la communauté francophone se situe dans une société étatisée, elle a une vie politique qui lui est propre. Étant donné son statut minoritaire, plus souvent qu’autrement, la communauté francophone se gouverne elle-même. Pour mieux gérer ses propres affaires et répondre aux besoins de ses membres, la communauté se dote d’associations à caractère politique. Et si dans un premier temps ces associations ressemblent aux associations québécoises, les franco-albertains vont vite leur donner une identité et un mandat qui conviennent à leur situation particulière.


La Société Saint-Jean-Baptiste établie au Québec en 1843 et exportée en Alberta in 1894 compte parmi les premières associations « nationales ». Il y aura aussi la Société du parler français fondée à Edmonton en 1912 et le Cercle Jeanne-d’Arc fondé l’année suivante. De toutes les associations à caractère politique la mieux connue est sans doute l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) établie en 1926. Avec le temps, l’ACFA deviendra le porte parole officiel de la communauté francophone.


De nombreuses associations de tous genres seront créées au fil des ans : des associations jeunesses telles que l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française (1913), les Bonnes amies (1925), les Jeunes Canadiens (1925) et La Relève albertaine (1950) ainsi que des associations culturelles telles que le Cercle Dollard-des-Ormeaux (1925), les Artisans (1911), etc.


Divers services communautaires

L’histoire de la vente du livre français en Alberta compte parmi nos plus belles histoires car elle démontre clairement jusqu’à quel point les francophones peuvent être créateurs lorsqu’il est question de se doter d’un service jugé indispensable.


L’histoire des luttes épiques menées pour obtenir la radio française en Alberta fait aussi partie de nos plus belles histoires. Dans sa première incarnation, CHFA est un poste de radio privé créé et financé par la communauté francophone après plus de 15 ans de démarches politiques et de levées de fonds. Les francophones vont ramasser plus de 140 000 $ afin d’établir leur propre poste de radio. L’ouverture officielle a lieu le 20 novembre 1949. CHFA deviendra la propriété de Radio-Canada en 1973.


La communauté d’aujourd’hui

La communauté francophone n’a pas seulement survécue, elle s’est donnée une vie française riche et variée. Si la présence des francophones dans les diverses régions de la province a diminué, dans les grandes villes la communauté française est de plus en plus grande et de plus en plus visible. Et depuis quelques années, les franco-albertains accueillent un nombre grandissant de francophones de tous les coins du monde. La contribution des nouveaux-arrivés vient enrichir la communauté francophone et l’histoire de la communauté vient nourrir leurs nouvelles racines.


Les franco-albertains aiment se regrouper pour pouvoir mieux vivre leur francophonie. Il y a eu un temps où la fameuse cabane à sucre regroupait des milliers de francophones de partout en province. Maintenant c’est la musique, le théâtre, la danse, le sport, les fêtes qui regroupent les gens. Le Gala de la chanson, le Galala, la Girandole, l’Unithéâtre, les jeux francophones et la Fête Franco, voilà autant d’occasions de vivre en français. Les franco-albertains s’intéressent aussi à leur histoire. Ils cherchent à développer leur propre littérature et ils s’intéressent au monde des affaires et du tourisme. Les écoles francophones permettent aux enfants de vivre leur culture et d’étudier dans leur langue maternelle.


Si nous sommes ici aujourd’hui et si nous parlons encore français c’est grâce au travail des coureurs de bois, des explorateurs, des missionnaires et des pionniers qui ont insisté de vivre en français en Alberta. L’histoire des franco-albertains raconte donc l’attachement à une langue, à une manière d’être et de se vouloir qui a traversé un grand pays d’est en ouest pour venir s’installer en Alberta et y pousser des racines. Nous en sommes la récolte.


France Levasseur-Ouimet Ph.D.

Professeur émérite, Écrivaine en résidence

Campus Saint-Jean, U of A

Août, 2006

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Entretien
Entretien avec Frank McMahon
Frank McMahon a été doyen et recteur du Campus Saint-Jean de même que président de l'Association canadienne-française de l'Alberta. Il livre ici ses souvenirs et le sens de son engagement parmi les Franco-Albertains.
Dernière mise à jour: 09/26/2007
Communautés francophones de l'Alberta - 2012