Jean-Philippe Trottier : Igor César, vous vous occupez d'immigration au sein de l'Association canadienne-française de l'Alberta
Igor César : Oui, au niveau provincial.
J.-P. T. : Il y a des immigrants francophones qui arrivent ici. Vous les conseillez?
I. César : Il ne s'agit pas d'un service direct au niveau des immigrants. Je coordonne en fait les efforts pour créer une capacité d'accueil des nouveaux arrivants à l'échelle de la province et au sein des communautés francophones.
J.-P. T. : Ça vous demande de parler la « langue » de l'immigrant et celle du Franco-Albertain.
I. César : Oui.
J.-P. T. : Moi qui viens du Québec où déjà l'immigrant est très tenté de s'agglomérer aux anglophones sans toujours savoir quel discours légitimant (Québec ou Canada) adopter, j'imagine que dans un contexte minoritaire comme celui des Franco-Albertains, c'est encore plus tentant pour l'immigrant. C'est aussi plus difficile pour le Franco-Albertain de vivre avec cette situation.
I. César : Oui. C'est une question de choix. La majorité des francophones qui arrivent en Alberta, du Québec ou de l'international, ont toujours vécu en situation majoritaire. Immigrer ici et choisir de continuer à vivre sa langue répond à un choix conscient de s'intégrer à la fois dans une communauté majoritaire - l'Alberta - et dans une autre minoritaire.
J.-P. T. : L'immigrant qui arrive sait-il que cette minorité existe ou ne l'apprend-il que plus tard?
I. César : Il y a plusieurs cas de figure. L'immigrant international connaît l'image d'un Canada bilingue véhiculée à l'étranger. Beaucoup s'imaginent donc pouvoir vivre dans les deux langues. Arrivés en Alberta, ils déchantent vite car c'est une province unilingue anglaise. On est en train de créer des mécanismes pour les aider à prendre part à la vitalité de la communauté francophone.
J.-P. T. : Elle est peut-être très vitale mais est-elle visible? Faites-vous des campagnes publicitaires ou autre chose pour signifier votre existence? Quels sont vos moyens?
I. C. : Nous avons pour l'heure deux centres d'accueil et d'établissement qui nous ont permis de tisser des liens avec nos homologues traditionnels anglophones et de conclure quelques ententes de redirection des francophones chez nous. Mais cela ne fonctionne pas automatiquement.
J.-P. T. : J'imagine que les anglophones voient d'un très mauvais œil une minorité jouant sur ses plates-bandes, non?
I. César : Tout à fait. Il a fallu beaucoup de temps pour les convaincre de la nécessité pour nous d'avoir des outils d'accueil adéquats. On nous fait valoir que la meilleure intégration passe par le service anglophone existant. On a compris que, pour réussir notre mission, il était essentiel d'intégrer l'immigrant dès le départ, dès son arrivée.
J.-P. T. : Ne seriez-vous donc pas tentés de court-circuiter les autorités albertaines et de passer directement par Ottawa?
I. César : Nous nous sommes effectivement appuyés sur la politique fédérale qui visait à permettre aux minorités linguistiques officielles d'intégrer de nouveaux venus. On a utilisé ce créneau pour mettre sur pied notre projet-pilote d'accueil à Calgary (CANAF ou Centre d'accueil des nouveaux arrivants francophones à Calgary) et à Edmonton (CAER ou Centre d'accueil et d'établissement dans la région d'Edmonton).
J.-P. T. : Et quel bilan tirez-vous actuellement? Est-il trop tôt pour en parler?
I. César : Ce n'est pas trop tôt, au contraire. Il est positif, ça marche. Le service existe officiellement depuis presque deux ans. Très vite, le besoin auquel nous répondions est allé en triplant. D'un petit nombre la première année, on est passé ensuite à environ 200 personnes accueillies.
J.-P. T. : Moi qui viens du Québec, quand je lis que le gouvernement fédéral veut faire en sorte que les minorités francophones puissent accueillir des immigrants, je trouve que c'est du beau discours théorique que la réalité ne peut que démentir. Vous me dites exactement le contraire!
I. César : Oui. Notre service est multidimensionnel. Il oriente les immigrants vers les services existants. Il s'occupe aussi de sensibiliser la communauté d'accueil à l'étranger. On aide donc les nouveaux arrivants.
J.-P. T. : Concrètement. Un immigrant va à un de vos deux centres et que se passe-t-il?
I. César : Il est orienté et accompagné (interprétariat, éducation, santé, hébergement, etc…). La première année, on avait même mis sur pied, notamment à Edmonton, un service de magasinage de produits de première nécessité : lit, ustensiles, vêtements, etc… Non seulement on accompagne le nouvel arrivant mais on lui trouve quelquefois aussi un endroit où déménager, une famille d'accueil.
J.-P. T. : La démographie des Franco-Albertains est-elle basse et justifie-t-elle donc la nécéssité de faire venir des immigrants? Au Québec, c'est évident.
I. César : Il faut regarder l'Alberta d'un œil tout à fait différent. La raison est simple : le boom économique fait venir beaucoup de francophones. Mais la croissance démographique est davantage le fait de la migration interprovinciale et de l'immigration. La province n'avait pas de politique d'immigration, les francophones encore moins. L'immigration en était donc une de deuxième degré. On arrivait d'abord au Québec puis en Alberta.
J.-P. T. : Ma question initiale portait sur la natalité des Franco-Albertains eux-mêmes.
I. César : Je pense qu'elle suit la tendance générale canadienne, déclinante. En termes absolus, il y a une croissance due aux nouveaux arrivants. J'ajoute qu'il y a un très faible taux de rétention de la langue d'une génération à l'autre.
J.-P. T. : Chez l'immigrant ou chez le franco-Albertain?
I. César : Chez le Franco-Albertain. Il y a un degré élevé d'assimilation. Le degré de rétribution d'une génération à l'autre est d'un tiers. On a fait un sondage au sein des écoles françaises. Chez les immigrants, 60-70 % parlent le français à la maison. La perte de transmission est moins élevée chez eux.
J.-P. T. : Ça s'explique du fait qu'ici c'est une langue de survie. L'histoire pèse alors que chez le francophone d'ailleurs, elle est différente. C'est un sujet très intéressant car on découvre qu'il y a francophonie et francophonie. Un Rwandais n'a pas le même rapport avec le français qu'un Franco-Albertain. Selon vous, comment s'articule cette différence?
I. César : Dans mon cas - je suis moitié rwandais, moitié allemand - le français a été appris à travers la colonisation. Le Rwanda était une colonie belge et notre français est wallon. En arrivant ici, un Rwandais ne se pose pas la question de savoir s'il est francophone ou non. Il est.
J.-P. T. : Il n'a pas été menacé en tant que tel.
I. César : C'est ça.
J.-P. T. : Et il ne se définit pas comme francophone mais comme rwandais d'abord.
I. César : Oui. Il est francophone par l'histoire et l'éducation. Mais pas nécessairement de culture française.
J.-P. T. : Mais alors, avec trois pôles identitaires locaux très forts : le français, le catholicisme et sans doute l'attachement à la terre du grand-père, comment le nouvel arrivant et le Franco-Albertains peuvent-ils dialoguer s'ils n'ont que la langue en commun? Et cette langue n'a pas le même statut. Il doit y avoir des frictions qui justifient votre raison d'être.
I. César : Le défi des Franco-Albertains est identitaire. Le Canada étant un pays d'immigration, c'est un pays dont l'identité évolue dans le temps, dans son histoire. D'où le multiculturalisme qui permet à chacun de se sentir valorisé dans sa sphère.
J.-P. T. : Mais l'Alberta a abandonné la politique multiculturelle il y a peu.
I. C. : La politique active, oui. Mais on est encore multiculturel. Il y a beaucoup d'associations ethnoculturelles ici.
J.-P. T. : Je reviens encore aux Franco-Albertains. Les autochtones mis à part, ils étaient les premiers ici. Je ne suis pas sûr qu'ils accepteraient d'être traités sur un pied d'égalité avec les autres, d'autant plus qu'ils représentent une langue officielle.
I. César : Oui et parmi les craintes exprimées au niveau communautaire, on trouve celle d'être traité comme une communauté seulement ethnoculturelle dans la mosaïque multiculturelle et de perdre le statut constitutionnel privilégié.
J.-P. T. : Un statut étayé historiquement, tout de même!
I. César : Oui et la minorité anglophone du Québec s'enrichit elle aussi des nouveaux arrivants.
J.-P. T. : Le problème est moins criant, moins explicite chez eux car ils sont dominants et l'anglais est la lingua franca internationale. L'immigrant parlera anglais car c'est la chose à faire. Ce n'est pas un signe d'intégration très poussée, on se fond nécessairement dans le magma général. L'appartenance, pour un francophone, à sa langue, n'a pas le même sens. Son sens communautaire non plus. Vous êtes donc forcé d'expliciter tout ça à votre nouvel arrivant.
I. César : C'est vrai. Passer d'un contexte majoritaire (francophone au Rwanda) à un autre minoritaire est un choix. Qui plus est, devenir minoritaire dans une minorité! L'argument que j'avance toujours réside dans le statut privilégié d'être francophone au niveau constitutionnel et du développement du Canada. Ça transcende l'identité au niveau provincial et national.
J.-P. T. : Et quelle est cette valeur liée au fait d'être francophone?
I. César : Le Canada se définit comme un pays bilingue. S'agglomérer à la francophonie signifie devenir canadien dans le vrai sens, adhérer à un de ses piliers.
J.-P. T. : Est-ce le même argument que celui des anglophones qui sont en immersion française?
I. César : Oui.
J.-P. T. : Le bilinguisme permet d'accéder à des emplois publics plus payants (en principe) mais au niveau symbolique, c'est un plus.
I. César : Pas seulement. On remarque de plus en plus que pour faire de la politique à l'échelle nationale, il faut être bilingue.
J.-P. T. : Pourtant, au parlement d'Ottawa, ce n'est pas très très bilingue, sans parler de notre capitale fédérale elle-même.
I. César : Peut-être mais je compare le Stephen Harper d'hier et celui d'aujourd'hui. C'est le jour et la nuit.
J.-P. T. : Preston Manning, pour sa part, est - un peu - bilingue. Est-ce que cette obligation nationale se répercute sur la vie quotidienne et locale?
I. César : Je pense que oui. Pour accéder à des fonctions publiques fédérales, le fait français est un atout. Regardons l'Alberta qui, avec ses exonérations fiscales, commence à attirer des centres d'appel de sièges sociaux de multinationales. Je pense à Total, à Crédit Ford. Ces centres desservent tout le Canada, ils doivent être bilingues.
J.-P. T. : Le français est-il aussi une façon, plus ou moins avouée, de se distinguer des Américains?
I. César : Probablement mais je suis mal placé pour le dire.
J.-P. T. : Est-ce qu'il y a des mariages mixtes entre immigrants francophones et Franco-Albertains?
I. César : Oui, avec l'immigration francophone européenne qui est aussi vieille que les Franco-Albertains. Pour les autres, il y en a moins car le phénomène est très nouveau.
J.-P. T. : Si le réfugié africain est chrétien, le métissage sera plus facile que si c'est un musulman, j'imagine. La question s'est-telle déjà posée?
I. César : Apparemment, les défis d'intégration se posent malgré la présence de l'Église. Soulignons qu'il y a maintenant des prêtres africains. C'est un atout. Mais on est quand même loin du rapprochement voulu.
J.-P. T. : Les récentes victoires des Franco-Albertains leur donnent un peu de marge existentielle pour respirer et se sentir assez forts pour accueillir l'autre.
I. César : Oui et il y a aussi cette crainte que malgré toutes les luttes judiciaires, on risque de perdre nos acquis en s'ouvrant.
J.-P. T. : L'immigrant va-t-il nous trahir car il ne connaît pas notre contexte?
I. César : Oui et on le teste.
J.-P. T. : Des immigrants me disaient que les Québécois n'avaient pas accès à leur histoire, ce qui me semble assez juste. Elle est certes vécue mais assez mal explicitée. L'immigrant y aura encore moins accès. C'est la même situation ici ou bien y aurait-il une épopée à laquelle il pourrait se raccrocher?
I. C. : La communauté n'a pas encore eu le temps de l'écrire et commence à le faire.
J.-P. T. : On se retrouve donc à deux vitesses.
I. César : Oui. D'un côté les Franco-Albertains qui écrivent l'histoire et de l'autre, les immigrants qui font l'histoire.
J.-P. T. : Il faut, pour élaborer cette épopée, une élite intellectuelle. Celle-ci vient-elle du Campus Saint-Jean?
I. César : Oui. On a par exemple une sénatrice, aujourd'hui, qui en vient. Toutes les personnalités franco-albertaines sont passées par là. Cette élite joue son rôle, comme par exemple France Levasseur-Ouimet qui écrit beaucoup. Mais il faut trouver un moyen de faire converger cette histoire avec le présent et l'avenir. C'est le défi actuel de la communauté.
J.-P. T. : Il s'agit aussi de transférer dans un discours toute la ténacité dont la communauté a fait preuve par le passé.
I. César : Oui mais un discours auquel tous puissent s'identifier. J'admire beaucoup l'histoire franco-albertaine. On y sent une responsabilité de transmettre le fambeau, c'est très fort.
J.-P. T. : Alors qu'on le sentirait moins chez l'immigrant pour qui le flambeau était déjà brillant et transmis automatiquement.
I. César : C'est ça le travail de l'intégration, de la compréhension des enjeux. Le francophone international aussi bien que le Québécois seront portés à aller vers ce qui est fort et majoritaire puisque c'est leur expérience passée.
J.-P. T. : Ça doit rendre les Franco-Albertains furieux et c'est compréhensible.
I. César : Oui.
J.-P. T. : Il y a aussi le rapport colonisé-colonisateur en Afrique qui est différent ici. L'Africain a été colonisé par le Français, le Belge, l'Anglais, le Portugais ou l'Allemand. En arrivant ici, l'Africain francophone trouve des francophones descendant du même pays colonisateur mais qui sont davantage dans la position précaire du colonisé. Le rapport est tout autre!
I. César : C'est pour ça que je parle du choix d'être francophone. La plupart des Africains sont réfugiés à cause des antécédents coloniaux. Certains ne veulent plus rien savoir du français. D'autres continuent à avoir cet attachement à la langue et remarquent que le Canada - bilingue - n'a pas été colonisateur.
J.-P. T. : Dernière question, êtes-vous en contact avec les autres provinces au sujet de l'immigration francophone?
I. César : Je suis en contact avec les autres, notamment au niveau d'un comité stratégique national. J'examine aussi la façon dont le Québec traite la question interculturelle. Les progrès sont différents entre les provinces. Le Manitoba a été plus innovateur par exemple. Il y a des projets de recrutement au niveau international.
J.-P. T. : Merci beaucoup, Igor César. |