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Entretien avec Frank McMahon

Jean-Philippe Trottier : Frank McMahon, bonjour et merci d'avoir accepté d'offrir cette entrevue. Vous êtes un vieil habitué…

Frank McMahon : … vieux, oui!

J.-P. T. : … vous avez connu les heurs et malheurs de la communauté franco-albertaine. Vous avez été doyen et recteur du Campus Saint-Jean et directeur de l'Association canadienne-française de l'Alberta…

F. McMahon :… pas directeur, président. Je n'ai jamais été payé.

J.-P. T. : Distinction importante. Vous avez suivi de près tous les dossiers chauds.

F. McMahon : Oui, depuis l'enfance même car on me parlait de tout cela dès l'âge de dix ans. Même avant, à quatre ans, mon père m'avait initié aux discours de Aberhart, le premier ministre de l'Alberta de l'époque.

J.-P. T. : Revenons au sujet de l'heure. On sent que le vent a tourné en faveur de votre communauté. Arrivant du Québec, je me disais : Mon Dieu, qu'est-ce que je vais trouver ici, qu'est-ce qui est resté des francophones?

F. McMahon : De tous ces canards morts…

J.-P. T. : Oui, ces dead ducks, ces cadavres réchauffés. Je me suis aperçu que vous étiez extrêmement actifs. On sent un esprit, une certaine violence, un enthousiasme, quelque chose de fort. Vous qui avez connu les débuts, ça a dû être une bataille, comme gravir une pente savonneuse!

F. McMahon : (rires). Il y a eu des moments difficiles. Le phénomène d'assimilation avec la télévision est un facteur qui a beaucoup joué dans les années 1950-1960. Aussi, à cause de la centralisation des écoles à la même époque, on perdait le caractère homogène de nos communautés. Les enfants étaient donc exposés à un milieu anglophone dès la maternelle. Auparavant, même si on n'avait pas le droit d'enseigner en français, tout le monde parlait français dans les cours d'école car nos milieux étaient exclusivement francophones. Mais rendus à l'adolescence, ces enfants étaient plus à l'aise en anglais.

J.-P. T. : Le français était-il vu comme une langue paysanne, perdante?

F. McMahon : Un peu chez les francophones car leur éducation globale était moins poussée. Durant cette période, ils étaient assez marginalisés aux plans politique et socio-économique. Mais ils étaient tout de même encadrés par l'église catholique qui dirigeait presque toutes les écoles. Ça a continué jusqu'à la fin des années 1960. Il y avait aussi beaucoup de vocations religieuses chez nous, ce qui assurait un avenir prometteur pour la francophonie.

J.-P. T. : Et une grosse natalité?

F. McMahon : Chez les catholiques dans l'ensemble, oui, jusqu'à l'avènement de la pilule en 1964. La natalité a chuté du jour au lendemain. C'est dans ces années que les vocations ont diminué. Beaucoup de religieux assez jeunes ont défroqué. Ces phénomènes, joints à l'arrivée de la télévision, ont permis une influence anglaise croissante et l'assimilation dans les années 1970.

J.-P. T. : Plus qu'auparavant, donc?

F. McMahon : Absolument.

J.-P. T. : Les deux communautés - française et anglaises - vivaient côte à côte en s'ignorant mutuellement.

F. McMahon : C'est ça. La religion faisait en sorte que les mariages étaient plus endogames. Les francophones épousaient les francophones jusque dans les années 1960 puis il y a eu de plus en plus d'unions exogames devant l’acceptation plus grande par les Catholiques de mariages mixtes au plan religieux.. On a vu, parallèlement, un intérêt grandissant des anglophones envers le français. Certaines écoles françaises ont ainsi été « envahies » par les anglophones.

J.-P. T. : Expliquez-moi ça…

F. McMahon : C'est arrivé à la suite de la commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme (B et B) en 1963 et de l'essor du mouvement indépendantiste québécois à la même époque. L'élite anglophone, catholique notamment, était d'allégeance libérale et sensible à l'importance du Québec pour le vote libéral : elle s'est tournée vers le français. D'où le succès des écoles d'immersion française dans les années 1970.

J.-P. T. : L'Alberta anglophone n'est donc pas que red neck.

F. McMahon : Non. Il y a certes des éléments d'extrême-droite, surtout chez les protestants évangéliques. Edmonton par contre est une ville très culturelle. Dans les années 1970-80, il y avait plus de théâtres que dans aucune autre ville canadienne de même dimension. Je ne sais pas si c'est encore vrai aujourd'hui.

J.-P. T. : Et du théâtre français aussi?

F. McMahon : Oui. Si je ne me trompe, il y a eu du théâtre français sans interruption à Edmonton depuis le début du vingtième siècle et même avant. L'église, qui avait assuré le fait français ici a été relayée par le gouvernment fédéral dans les années 1980 et, dix ans après l'adoption de la Charte des droits et libertés, en 1992, il y a eu un grand changement avec le droit à la gestion de nos écoles. La reconnaissance du gouvernement provincial a suivi. Ici, en Alberta, tant qu'une chose n'est pas inscrite dans la loi, les autorités bloquent. Mais dès que c'est reconnu par la loi, elles sont aussi généreuses que possible. Quand j'ai commencé au début des années 1970 comme président de l'ACFA, notre budget était de 35 000 dollars. L’ACFA devait s’occuper de toute la vie francophone institutionnelle avec un peu d’aide des communautés religieuses mais qui étaient déjà en perte de vitesse. Aujourd’hui le budget de l’ACFA dépasse le million et plein d’autres organismes reçoivent un financement public. Le budget de notre conseil scolaire francophone est, selon ce qu'on m'a dit hier, de 27 millions de dollars. Ça c'est pour un seul conseil scolaire.

J.-P. T. : Il y en a combien au total?

F. McMahon : Cinq mais celui dont je parle est le plus gros. Avec un tel budget, on est dans un tout autre monde, c'est incomparable.

J.-P. T. : Malgré d'évidents grincements de dents que cela doit susciter dans les milieux anglophones, perçoivent-ils l'intérêt de votre présence ici? Y voient-ils un enrichissement?

F. McMahon : Je pense que oui, d'une façon générale. Les gens regrettent de ne pas parler à leurs enfants ou parents en français, lorsqu'ils m'entendent le faire. Par contre, il y a encore beaucoup de résistance au bilinguisme officiel, souvent parce qu’on le comprend mal.

J.-P. T. : Beaucoup d'anglophones apprennent le français.

F. McMahon : Ça fait tout de même 30 ans que l'immersion existe, avec une apogée au début des années 1980. Il y a eu une baisse puis ça remonte actuellement. Ça fluctue.

J.-P. T. : Dès que le Québec manifeste une volonté indépendantiste, ça doit influer. Vous devez en souffir, non?

F. McMahon : Pas du temps des bombes et du FLQ. Mais au référendum de 1995, les gens avaient le sentiment d'avoir beaucoup investi et la réaction a été assez forte. Mais depuis, les gens ne réagissent pas autant et les jeunes sont généralement beaucoup plus ouverts au bilinguisme que ne le sont les plus anciens. .

J.-P. T. : Poussons plus loin. Comment réagiraient les Anglo-Albertains dans le cas d'un troisième référendum?

F. McMahon : Un peu de la même façon, je crois.

J.-P. T. : Il ne faut pas oublier que l'Alberta elle-même est de plus en plus indépendantiste. Elle a son caractère propre.

F. McMahon : Elle a surtout beaucoup d'argent…

J.-P. T. :… qu'elle rechigne à utiliser pour les soins de santé des autres provinces!

F. McMahon : Depuis que je suis les dossiers politiques, soit depuis les années 1970, j'ai remarqué que l'élite politique albertaine s'est toujours senti une affinité particulière avec l'élite québécoise au sein de la confédération.

J.-P. T. : On m'avait dit ça du Québec et de la Colombie-Britannique pour la raison que ce sont deux sociétés socio-démocrates. Chaque province est défendue, qui par la langue et la religon, qui par le mur des Rocheuses.

F. McMahon : Dans des dossiers litigieux avec le fédéral, nos politiciens consultaient toujours le Québec.

J.-P. T. : On vous regarde, nous Québécois, et on imagine des bleds perdus, des hicktowns, tant du côté francophone qu'anglophone. Vous me parlez de tout autre chose, même si ce n'est pas nécessairement rose. On sent ici un attachement à la terre, une ténacité.

F. McMahon : Nous sommes des sédentaires enracinés.

J.-P. T. : Si vous me passez l'expression qui n'est pas du tout méchante, il y a une résistance bovine…

F. McMahon : (rires)

J.-P. T. : … qui vous a permis de durer dans cet océan anglophone et, actuellement, de gagner et de faire face à de nouveaux défis. Le temps est-il venu de constituer une épopée?

F. McMahon : C'est certainement un courant très fort dans notre communauté. Je m'occupe de l'Institut pour le patrimoine et suis toujours étonné de voir le nombre de gens qui s'intéressent à la question. Certains m'annoncent qu'ils ont déjà deux ou trois manuscrits en chantier. On a tenu face aux très grandes pressions des autorités en place. Ernest Manning, dont le gouvernement a duré 35 ans, avait déclaré après l'adoption de la loi fédérale sur le bilinguisme en 1969, que l'Alberta ne serait jamais bilingue. Ce à quoi tous les députés de l'Assemblée législative avaient applaudi. C'est un homme qui a toujours refusé comme la peste de mettre les pieds dans une institution francophone. On a actuellement des députés francophones qui sont hautement respectés. Il y en a même deux qui sont ministres dans le Cabinet : c'était inimaginable il y a 30 ans. J'ai rencontré des députés francophones à l'Assemblée législative il y a trois ou quatre mois et tout s'est passé en français. C'est la première fois en 40 ans, depuis que j'y travaille. On a souvent l'impression que les luttes du passé étaient d'une stupidité monumentale. Certains imaginaient que le Canada était entièrement unilingue et à l'opposé, un homme comme René Lévesque était venu ici pour nous dire qu'on était des canards morts.

J.-P. T. : Les grandes écoles historiques du Québec vous ignoraient-elles tout à fait?

F. McMahon : Le chanoine Groulx a parlé de nous mais c'était un historien à thèse. Quant à ceux de la Révolution tranquille, ils se sont intéressés presque exclusivement au Québec.

J.-P. T. : Au moment où le Canada français a été remplacé par le Québec chez les Québécois.

F. McMahon : Oui, tout ce qui n'était pas québécois perdait tout intérêt.

J.-P. T. : Y a-t-il la tentation chez les Franco-Albertains de s'établir au Québec, un peu comme les juifs qui veulent retourner en Israël?

F. McMahon : C'était une tentation jusqu'aux années 1960, car nous étions tous Canadiens-français. On encourageait souvent nos finissants à terminer leurs études en anglais car s'ils allaient au Québec, ils y restaient. Il y a eu une perte importante de notre élite intellectuelle. À partir des années 1970, les jeunes s’identifiaient davantage avec l'Ouest canadien et beaucoup moins de monde a songé à s'établir au Québec.

J.-P. T. : Parlant de l'élite, y a-t-il toujours eu une élite autre que l'église et la petite notabilité?

F. McMahon : Il y a toujours eu une élite laïque. Plusieurs faisaient aussi partie de ce que j'appelle notre mafia. Beaucoup sans doute y aspiraient, certains par opportunisme, pour devenir député par exemple. Ce phénomène s'est estompé dans les années 1960 mais il revient à l'heure actuelle, plus sous l'angle économique que politique. Il permet d'obtenir des contrats par exemple ou, pour un nouvel arrivant, un emploi, ce qui le pousse à s’intéresser à la communauté, plus que l'intérêt pour la culture française.

J.-P. T. : L'intérêt pour la culture et l'intérêt pur et simple vont souvent ensemble. On va vers ce qui est riche et qui brille.

F. McMahon : Oui mais on n'est pas encore rendu là en Alberta. Notre facteur d'attraction est encore la culture, beaucoup plus que les avantages financiers.

J.-P. T. : Les Franco-Albertains se situent-ils dans la moyenne provinciale ou sont-ils plus pauvres ou bien plus riches?

F. McMahon : Comparés aux autres francophones du Canada, ils sont parmi les plus fortunés. Face aux autres Albertains et jusqu'aux années 1990, ils étaient plus handicapés; en moyenne ils avaient fait moins d'études et peu allaient à l'université.

J.-P. T. : Parce que pour un catholique, l'argent c'est le péché? C'est du moins ce que l'on soutient au Québec.

F. McMahon : On n'avait tout simplement pas l'habitude d'aller à l'université. On avait aussi le sentiment qu'on était moins bon que les Anglais. Ce n'est pas par hasard que le premier doyen de la faculté, au Campus Saint-Jean, s'appelait McMahon. Les francophones admissibles à ce poste ne s'y voyaient pas. Ma langue maternelle étant l'anglais, je n'ai pas eu ce problème.

J.-P. T. : Et le français est venu plus tard?

F. McMahon : Non, en maternelle. Ma mère était québécoise, mon père irlandais. On parlait donc anglais à la maison.

J.-P. T. : Le Campus Saint-Jean a donc été le facteur constitutif de l'enrichissement des Franco-Albertains.

F. McMahon : À partir des années 1960 seulement.

J.-P. T. : Il a été fondé par les oblats en quelle année?

F. McMahon : En 1908. C'était d'abord un juniorat. Il y a eu un collège français dirigé par les jésuites jusqu'en 1943 mais qui a fermé ses portes pour des raisons financières. C’est à ce moment que la communauté francophone a transformé le Juniorat Saint-Jean en collège pour qu’il s’occupe aussi de former une élite laïque. C'est encore le cas aujourd'hui.

J.-P. T. : Y a-t-il une pensée typique du Campus Saint-Jean? La question que je pose en filigrane est la suivante : l'élite franco-albertaine va-t-elle un jour véhiculer et proposer une façon de penser propre à elle et qui reflète sa situation particulière?

F. McMahon : Je crois que cela va s'articuler un jour. L'avantage de cette institution est d'avoir été animée pendant 20-25 ans par du personnel d'origine franco-albertaine uniquement. De nos jours, il y a des Québécois, des Marocains, des Algériens. Leur vision est relativement différente mais ils ont conscience de s'inscrire dans une communauté franco-albertaine tout en la questionnant. Avec les outils intellectuels dont le campus dispose maintenant, il serait normal qu’on y articule la façon de penser caractéristique des communautés francophones minoritaires au Canada, et plus particulièrement celle de l’Alberta.

J.-P. T. : Y a -t-il donc un début de dialogue avec ces nouveaux venus?

F. McMahon : Oui.

J.-P. T. : J'ai appris ce matin que le sujet de l'heure était le futur nom de l'ACFA. Les Franco-Albertains, Canadiens-français, et les immigrants francophones vont devoir s'ouvrir l'un à l'autre

F. McMahon : C'est effectivement un débat intéressant qui puise dans les racines du passé. On a eu des historiens qui ont chanté l'apothéose du catholicisme canadien-français. On est maintenant en train d'aller dans la direction inverse, avec l'apothéose anti-coloniale. C'est très fécond et enrichissant comme débat.

J.-P. T. : Avec une histoire de repli, vous sentez-vous prêt à ce genre d'échange? Ça prend tout de même des victoires pour s'ouvrir et vous venez à peine d'en avoir quelques-unes.

F. McMahon : Il ne faut pas avoir peur. Il faut rester ouvert. Ça fait partie de notre culture, en Alberta, de vouloir prendre des risques. Il y a certes des réticences. Mais il faut que nous sachions qui nous sommes et qui nous sommes en train de devenir. .

J.-P. T. : Voilà une question importante : avez-vous accès à votre histoire pour que les immigrants sachent vers qui ils vont? Au Québec, ce n'est pas toujours évident, même si nous sommes une majorité. C'est à l'élite de dévoiler le sens de l'histoire. Pour cela, elle doit faire un avec le peuple. Est-ce le cas chez vous?

F. McMahon : Je croirais que oui. Tout simplement parce que nous sommes si peu nombreux. Tout le monde se connaît ici, beaucoup se sont fréquentés dès l'école. J'amène par exemple mon petit-fils à la pré-maternelle. Je rencontre les parents des autres enfants et, de fil en aiguille, on sait qui est l'oncle, la tante, etc… De la même façon, on finit par connaître les personnes clefs de l’immigration rwandaise, de celle du Congo ou du Cameroun, et on est en mesure d’apprendre une langue commune. Le grand danger pour l’Alberta, c’est beaucoup plus celui de perdre son contact avec son passé. Les gens vieillissent et meurent et nous avons très peu de documents du vécu qui a créé la communauté qui nous a transmis sa langue et sa culture.

J.-P. T. : Quelqu'un qui est passé par le Campus Saint-Jean reste-t-il fidèle à sa communauté ou bien est-il tenté par les sirènes québécoises ou européennes?

F. McMahon : Chacun suit généralement sa carrière, ses intérêts. Depuis que nous gérons nos propres écoles, on peut s'attendre à ce qu'un certains nombre de gens reviennent ici pour y travailler. La question de savoir si nous pouvons maintenir une continuité se pose depuis 35 ans. Je suis toujours étonné de la retrouver d'une génération à l'autre.

J.-P. T. : Vous et votre communauté êtes engagés. On le sent. Sur ce, merci beaucoup Frank McMahon.

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Frank McMahon a été doyen et recteur du Campus Saint-Jean de même que président de l'Association canadienne-française de l'Alberta. Il livre ici ses souvenirs et le sens de son engagement parmi les Franco-Albertains.

Communautés francophones de l'Alberta - 2012