| Jean-Philippe Trottier : Denis Tardif, vous êtes directeur général du Secrétariat francophone de l'Alberta. De quoi s'agit-il?
Denis Tardif : C'est un bureau qui a été institué par le gouvernement de l'Alberta pour créer essentiellement un lien entre la communauté francophone et le gouvernement provincial. La mise sur pied de ce secrétariat s'explique, à mon avis, par l'existence de relations qu'on pourrait décrire comme moins qu'harmonieuses dans les années antérieures, et particulièrement dans les années 1980-1990, résultant du débat entourant la reconnaissance du droit à l'éducation. En d'autres termes, la mise en œuvre de l'article 23 de la Charte des droits et libertés.
J.-P. T. : Vous évoquez le gouvernement et le secrétariat. Vous distinguez ce gouvernement de la population albertaine?
D. Tardif : Le secrétariat est un bureau du gouvernement. C'est la province qui l'a établi pour développer des relations plus harmonieuses avec les francophones.
J.-P. T. : Ça date de quand?
D. Tardif : De 1999. Le secrétariat est donc très jeune. Je suis le premier et l'unique directeur à ce jour. C'est une entité relativement simple, constituée selon une formule albertaine.
J.-P. T. : Nous reviendrons sur cette formule.
D. Tardif : Effectivement. L'entité compte donc un député du gouvernement provincial, nommé président. Dans ce cas, nous avons un député francophone, ce qui est souhaitable. Encore faut-il qu'il y ait des députés francophones élus, ce qui n'est pas toujours le cas. Il s'agit depuis 1999 de Denis Ducharme, député de la circonscription de Bonnyville-Cold Lake. Pour ma part, j'en suis le directeur général, le fonctionnaire responsable. Cette année, le secrétariat a doublé ses effectifs en passant d’un employé et demi à trois.
J.-P. T. : Votre travail consiste-t-il à faire du lobbying auprès du gouvernement ou juste à servir d'interface entre celui-ci et les francophones? Êtes-vous le porte-parole des espoirs et des frustrations de ces derniers?
D. Tardif : Vous avez raison. Nous sommes une interface. La communauté vient à nous et nous demande de traduire ses besoins auprès du gouvernement. Il peut s'agir de développement économique, de tourisme, d'éducation ou d’autres dossiers prioritaires de la communauté. Notre responsabilité est globale face au développement de notre communauté. Nous ne sommes pas fournisseurs de services. Les différents ministères sont là pour ça. On entretient aussi une relation avec le ministère fédéral du Patrimoine qui offre aux provinces et aux territoires des ententes particulières pour l'amélioration des services en français.
J.-P. T. : Parce qu'en plus, votre cas est unique dans l'Ouest?
D. Tardif : Non. Il y a des bureaux semblables ailleurs. Mais chacun joue un rôle légèrement différent, selon les impératifs locaux. Ainsi, au Manitoba, on parle du bureau responsable des services en français. En Saskatchewan, on parle de l'Office de coordination des affaires francophones. En Colombie-Britannique, c'est le Secrétariat des relations intergouvernementales - Affaires francophones. Chaque province définit donc son secrétariat ou son service à la francophonie à sa façon.
J.-P. T. : Vous devez marcher sur des œufs! Vous avez d'une part une communauté qui a engrangé quelques succès, notamment avec la gestion de ses écoles, et d'autre part, un gouvernement provincial qui ne reconnaît pas les deux langues officielles au niveau provincial, contrairement au niveau fédéral. Vous devez faire le grand écart, c'est de l'acrobatie politique.
D. Tardif : Effectivement. C'est assez intéressant. On doit gérer les attentes de la communauté tout en tâchant d'obtenir l'appui politique nécessaire au progrès de dossiers qui sont reconnus comme prioritaires.
J.-P. T. :Mais alors, quel argument faites-vous valoir auprès du gouvernement pour qu'il ait intérêt à favoriser les francophones?
D. Tardif : Il est relativement simple. Les francophones sont des citoyens et citoyennes actifs de l'Alberta. Le gouvernement albertain prend à cœur d'assumer sa responsabilité provinciale envers sa population. L'Alberta est très autonome par rapport au fédéral en ce qui a trait à sa relation avec sa population. On reconnaît donc davantage que les francophones font partie intégrante de la province. Il est donc légitime de les aider et de les appuyer et cela,de plus en plus en français
J.-P. T. : On s'approche donc du bilinguisme fédéral. Est-ce qu'on frôlerait le biculturalisme?
D. Tardif : On n'approche ni de l'un, ni de l'autre. Prenons la santé par exemple. Il est raisonnable de dire que la promotion du mieux-être du public passe par la fourniture de services en anglais pour ce qui est de la majorité et on peut ajouter par la fourniture de services en français pour les francophones.
J.-P. T. : Permettez-moi de me faire l'avocat du diable. Dès qu'il y a une communauté, ukrainienne ou polonaise par exemple, chacune pourra également réclamer ce à quoi les francophones ont droit. Où est la limite?
D. Tardif : Les autres groupes bénéficient de certains services dans leur langue. Mais on commence à reconnaître que le français est une des langues officielles du Canada. On comprend aussi que l'ensemble des autres groupes est davantage enclin à s’intégrer à la langue anglaise. Il y a quand même en Alberta et ailleurs dans l'Ouest des programmes d'éducation bilingues pour les Allemands, les Ukrainiens ou encore des centres chinois ou ukrainiens, par exemple, pour personnes en perte d'autonomie. Mais ça ne se compare pas à ce que les francophones cherchent à obtenir.
J.-P. T. : Ils savent qu'ils sont venus ici avant, alors qu'un immigrant de fraîche date arrive pour se fondre dans la majorité. La revendicaton est enracinée dans une réalité différente.
D. Tardif : C'est ce que les francophones essaient de faire valoir. Il faut voir jusqu'où cet argument est bien reçu du gouvernement. Pour l'heure on fontionne sur la bonne volonté, la bonne foi car il n'y a pas de politique spéciale contraignante.
J.-P. T. : J'ai d'ailleurs remarqué un changement d'attitude, en nette opposition avec les histoires épouvantables d'il y a trente ans. J'ai essayé de parler français à droite et à gauche dans la rue. Les anglophones me répondaient dans un français plus ou moins cassé ou par un grand sourire et des gestes. On sentait une réelle ouverture même si dans certains cas on comprenait qu'il valait mieux parler anglais, qu'il ne fallait pas forcer les choses.
D. Tardif : Pour avoir été impliqué dans les dossiers francophones depuis très longtemps, j'ai noté des événements marquants en Alberta qui ont beaucoup influencé l'attitude du public. Je pense surtout aux Jeux olympiques d'hiver à Calgary en 1988, un événement bilingue qui a suscité un éveil important. On avait déployé d'importants efforts pour monter des panneaux disant « Bienvenue à Calgary » ou encore au niveau de l'appui aux athlètes ou à l’offre de services. Je pense en particulier au domaine de la restauration. Les journaux effectuaient des sondages sur l'acceptation du bilinguisme officiel et personnel pour mesurer l’impact de cet événement et certains maintiennent que le virage important date de là. Le taux d’acceptation est ainsi passé de 20 % à près de 50 %.
J.-P. T. : C'est un progrès!
D. Tardif : Oui et depuis, ça a fluctué mais toujours avec une tendance à la hausse. Il y a eu aussi les championnats d'athlétisme à Edmonton en 2001. Ces événements attiraient beaucoup de bénévoles. À Edmonton, sur 5 000 bénévoles, 1 200 étaient francophones ou bilingues.
J.-P. T. : Les Albertains ont compris que les francophones s'engageaient auprès d'eux.
D. Tardif : Il y a eu aussi l'immigration et la migration.
J.-P. T. : Parlons-en justement. Est-ce que les nouveaux venus veulent s'agglomérer aux francophones ou aux anglophones? Un non-francophone ira en principe chez les anglophones mais un Sénégalais par exemple?
D. Tardif : Il y a deux réactions, je pense. Examinons ce qui se passe dans une ville en croissance démographique comme la ville de Fort McMurray. La première réaction d’un nouvel arrivant consistera à s'associer au groupe majoritaire. Un francophone du Québec, par exemple, qui n'a jamais vécu en situation de minorité préférera vivre comme la majorité. Le nouveau venu n'a généralement pas conscience qu'il y a une minorité francophone dans son nouveau milieu. Lorsque les francophones ont établi la première école française à Fort McMurray au début des années 1990, les Québécois qui y étaient installés depuis les années 1980 s'imaginaient que leurs enfants parlaient français car c'était la langue parlée à la maison. Les enfants rentraient à la maison en parlant anglais et les parents leur répondaient en français et ne s'étaient jamais aperçu de ce processus d'assimilation.
J.-P. T. : Ils pensaient revenir au Québec par la suite?
D. Tardif : C'est ça. Deux phénomènes sournois entrent en jeu. D'abord, les parents ne se sentent pas assimilés car ils sont Québécois ou francophones. L'anglais qu’acquièrent les enfants est perçu comme un enrichissement et son usage est encouragé tandis que leur français devient passif. Les parents se font assimiler dans leur propre foyer sans s'en apercevoir.
J.-P. T. : Ça ne m'étonne pas du tout.
D. Tardif : Certains ne voulaient rien savoir de la nouvelle école française.
J.-P. T. : À ce sujet, quelles sont les relations entre les Franco-Albertains de souche et ceux qui arrivent de l'extérieur : les francophones des autres provinces, les Québécois et ceux de l'étranger? Le Franco-Albertain a dû lutter pour survivre et fait face à des nouveaux venus qui ne se rendent pas compte de cette réalité.
D. Tardif : Une fois passé le choc initial chez les nouveaux arrivants, ils veulent découvrir s'il y a une francophonie existante. Ils sont fascinés et déroutés par cette résistance, cette ténacité. Ils sont étonnés - surtout les migrants canadiens - de voir qu’un bon nombre de Franco-Albertains, et peut-être même la majorité, maintiennent certaines valeurs fondamentales telles que le catholicisme, qu’ils pratiquent toujours.
J.-P. T. : J'imagine la surprise des Québécois qui ont rejeté l'Église en masse.
D. Tardif : N'oublions pas que la colonisation de l'Ouest a été un effort conjoint entre les missionnaires ou le clergé et les colons. Le clergé n'a pas eu une attitude hautaine face au peuple, il ne lui a jamais dicté quoi faire.
J.-P. T. : Contrairement au Québec, malgré certaines nuances.
D. Tardif : Les missionnaires étaient des gens du peuple.
J.-P. T. : Il n'y a pas eu de haut clergé ici?
D. Tardif : Non ou beaucoup moins. L'expérience qu’ont connue les membres colonisateurs de ma famille par exemple, au tournant du siècle, a été celle d'une relation davantage d'égal à égal.
J.-P. T. : Un peu à la manière de l'Église primitive, celle des premiers siècles?
D. Tardif : Sans doute. Il n'y a pas eu de sentiment d'oppression, donc une brisure ne s'est jamais produite.
J.-P. T. : Mais les récentes victoires de votre communauté ne risqueraient-elles pas de pousser à quitter une Église qui a tout de même servi de rempart à l'assimilation? Je pose la question sans préjuger de la foi des Franco-Albertains, bien évidemment.
D. Tardif : Même si la francophonie s’affiche comme davantage catholique, les jeunes de partout se désintéressent de la pratique; certains y reviennent par contre. Mais si nous nous penchons sur la question de l'école - un dossier auquel j'ai longtemps travaillé - la majorité demeure présentement favorable à une école française et catholique.
J.-P. T. : Vos écoles sont-elles confessionnelles ou linguistiques?
D. Tardif : On a les deux. La question s'est posée clairement lors de leur mise en place. Au début de la mise en œuvre de la gestion scolaire en 1994, on a établi une gestion publique car ce modèle permettait d'accommoder les deux genres d'école au sein d'un même système. J'ajoute que l'école publique et l'école catholique sont financées de façon égale par l'État.
J.-P. T : Qu'est-ce qui les distingue dans ce cas?
D. Tardif : L’enseignement de la religion et une certaine atmosphère mais, autrement, la programmation est la même.
J.-P. T. : Je reviens à ce que vous avez dit plus haut : la manière albertaine de faire. Ça veut dire quoi? En tant que Québécois, je comprends la nature distincte du Québec mais j'entends de plus en plus parler de l'Alberta comme d'un autre cavalier seul de la confédération canadienne, qui donnera peut-être même des coups de corne plus forts que le Québec. L'Alberta est-elle vraiment une société distincte avec une mentalité différente? Où se situent les Franco-Albertains là-dedans?
D. Tardif : C'est une question intéressante et plutôt d'ordre socio-politique. L'Alberta - toujours conservatrice de droite - se situe entre deux provinces - la Colombie-Britannique et la Saskatchewan - qui ont été très longtemps dirigées pas des gouvernements néo-démocrates. Elle est actuellement plus au centre-droit. On parle de "can do attitude". Je ne sais pas à quoi l'attribuer exactement, sans doute à ses racines d'indépendance, à ses immenses espaces, à ses grands ranchs où les propriétaires se sentent les champions de la liberté.
J.-P. T. : Il y a un côté Texas.
D. Tardif : Oui, un côté Far West américain également.
J.-P. T. : Remarque-t-on cette même indépendance chez le Franco-Albertain?
D. Tardif : Oui, je dirais. La minorité cherche à s'intégrer à la majorité. Nous avons aussi cet esprit fonceur et indépendant. Examinons les institutions mises sur pied par les francophones. Elles sont assez uniques par rapport à celles d'autres provinces. Prenez La Cité francophone d'Edmonton. L'édifice appartient à l'Association canadienne-française de l'Alberta, régionale d’Edmonton et non pas à la ville ni au gouvernement. Elle a été construite avec certaines subventions mais aussi avec d'importantes contributions de la communauté. Ses revenus de fonctionnement servent à payer l'hypothèque. Souvent, dans les autres provinces, des édifices à vocation semblable sont propriétés de la Couronne, gérées par le gouvernement. Le gouvernement albertain à lui seul n'aurait jamais construit notre Cité. Les francophones se prennent donc en main et se donnent les moyens d'agir.
J.-P. T. : Seriez-vous proche du mouvement communautaire, très fort au Québec? Je pense au Mouvement Desjardins. Y a-t-il une influence?
D. Tardif : Pas du tout, même s'il y a des caisses, ici ce sont des Credit Unions, plus proches du mouvement américain. Les francophones ont eu leur propre caisse qui a fait faillite après la crise pétrolière des années 1980 et a été incorporée à une plus grande caisse pour la grande région d'Edmonton. Autre exemple : notre association s'était donné en 1949 une radio, CHFA, financée par les collectes de fonds sur les parvis d'église. Le Manitoba et la Saskatchewan s'étaient également dotés d'une radio presque au même moment. Radio-Canada a acheté cette station en 1974, mais le terrain de la tour émettrice est resté propriété de l’Association canadienne-française de l’Alberta qui l'a ensuite vendu pour créer une fondation. Celle-ci subvient partiellement aux besoins de l'ACFA.
J.-P. T. : Cela vous assure une autonomie par rapport au gouvernement.
D. Tardif : C'est ça. L’ACFA peut agir de façon plus indépendante. De même que la province veut être indépendante (comme lorsque le gouvernement de Peter Lockheed avait obtenu de garder les droits sur le pétrole), nous nous dotons également d'outils de développement.
J.-P. T. : C'est très bien mais alors, comment vous rattachez-vous au reste de la francophonie canadienne et mondiale? Avez-vous des liens, des projets au niveau communautaire ou officiel avec les Fransaskois, les Franco-Manitobains, les Québécois, les Acadiens, les Français, les Africains, par exemple? Évoluez-vous en vase clos ou vos succès récents vous poussent-ils à étendre vos antennes?
D. Tardif : Je pense que les réseaux communautaires constituent des forums privilégiés pour cela. Je pense à la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA). Je ne sais pas si nos associations ont plus de projets qu'ailleurs mais nous avons effectivement le désir de dépasser nos frontières. Prenons ce qui se passe au Campus Saint-Jean, il y a des ententes d'échanges avec l'Afrique, la France.
J.-P. T. : J'ai vu un projet d'entente avec le Cameroun…
D. Tardif : Oui, et aussi un projet pédagogique de formation des maîtres avec Haïti mais il a été ralenti avec toutes les difficultés là-bas. Il y a aussi des projets culturels entre provinces, comme Chant'Ouest. Au niveau gouvernemental, il y a la Conférence ministérielle sur les affaires francophones, un regroupement des bureaux qui s’occupent des affaires francophones dans les provinces et territoires. Le Québec y joue un plus grand rôle depuis l'élection du dernier gouvernement libéral et le Secrétariat aux affaires intergouvernementales du Canada (SAIC) a conclu des ententes avec chacune des provinces. Notre secrétariat a conclu une entente particulière avec le SAIC concernant la jeunesse.
J.-P. T : Avez-vous un mot à dire dans l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF)?
D. Tardif : Non, on passe par le fédéral.
J.-P. T. Imaginons un peu l'avenir. Vous évoquiez l'attitude "can do" des Franco-Albertains. Pensez-vous qu'il y aurait un modèle franco-albertain exportable en vertu duquel vous pourriez vous adresser par exemple aux Québécois? On se dit souvent au Québec que, passé la rivière des Outaouais, le fait français est une cause perdue. C'est un sujet litigieux mais pensez-vous qu'un jour il y aura un dialogue équilibré entre une société plus religieuse - la vôtre - et l'autre plus laïque - la mienne?
D. Tardif : La chose me semble plausible mais davantage avec la francophonie canadienne et non pas avec les seuls Franco-Albertains. Je sens une curiosité envers la francophonie hors Québec et la façon dont elle a évolué. Je sais aussi que la proximité fait que les Québécois ont plus de liens avec les Franco-Ontariens et les Acadiens. Mais ils découvrent l'Ouest.
J.-P. T. : Ils connaissent aussi les Franco-Britanniques, dont beaucoup sont nés au Québec. Je vois ici une francophonie tout à fait auhentique qui commence à revendiquer et à montrer son visage. Elle me semble très courageuse et tenace, en plus de s'être enrichie de ce caractère albertain indépendant et fier. D'ici 20 ou 30 ans et si les choses évoluent dans le même sens, vous serez peut-être en mesure de proposer un modèle à d'autres francophones. Car il n'y a pas qu'une seule francophonie.
D. Tardif : Je rêve à bien des choses et je ne suis peut-être pas rendu là.
J.-P. T. : Vous êtes dans le concret, évidemment!
D. Tardif : Oui. Ces questions indiquent que nous avons une approche particulière. Je pense aux garderies. Quand un couple québécois arrive ici, il cherche à placer ses enfants. On lui dit que ça va coûter 625 dollars par mois par enfant.
J.-P. T. : Aïe! Et non pas 7 dollars par jour comme au Québec!
D. Tardif : Ils nous prennent pour des fous qui n'accordent pas d'importance aux enfants. Il n'y a pas de subventions automatiques dans le système albertain et il faut faire vivre ces garderies. Les subventions sont là pour les gagne-petit ou les familles dans le besoin. Pourquoi en donner à ceux qui peuvent payer? L’idée que les mères restent à la maison pour prendre soin des enfants est présente dans certain secteur de notre société.
J.-P. T. : Mais vous risquez de passer pour des rétrogrades, des arriérés!
D. Tardif : Tout à fait (rires)! Mais on se demande pourquoi l'État devrait payer pour ça. C'est révélateur de notre mentalité.
J.-P. T. : Il ne faut pas oublier que les impôts sont plus bas ici qu'au Québec.
D. Tardif : C’est un modèle, axé sur la responsabilisation de l’individu, plus conservateur que social-démocrate.
J.-P. T. : On peut avoir cette impression en arrivant ici. On pense retourner 40 ou 50 ans en arrière.
D. Tardif : Ou en avant! selon les tendances qui prédominent.
J.-P. T. : Justement et je reviens à ma question, délicate malgré tout, mais je vous la pose tout de même : serez-vous un modèle, un jour, pour les Québécois?
D. Tardif : Je ne peux pas répondre.
J.-P. T. : Marie Bourgeois, directrice générale de la Maison de la Francophonie de Vancouver, que j'avais interviewée dans le cadre du volet franco-colombien, s'était exclamée à l'endroit des Québécois : « Écoutez, déniaisez un peu! » Ça fait du bien de se faire dire ça de la part d’une francophone hors Québec car ll peut y avoir enrichissement mutuel malgré l’énorme distance et les profils différents. De l’étranger, on voit le Québec comme un gros village gaulois en Amérique du Nord, qui résiste aux Romains. Vous aussi, vous avez un côté Astérix, même davantage. Comment vous comportez-vous collectivement? Quand les choses vont bien, vous bagarrez-vous entre vous et quand vient la crise, vous serrez-vous les coudes?
D. Tardif : Je ne pense pas. Notre cohésion est assez constante même si le noyau peut rétrécir par temps calme. Actuellement, nos rangs sont secoués par la question de l'immigration. Vous serez surpis de savoir qu'à Edmonton, il y a une communauté congolaise de plus de 2 000 personnes.
J.-P. T. : Ah bon? Et ils s'intègrent à qui?
D. Tardif : C'est partagé. Ils ont leur propre Société congolaise d'Edmonton sans pour autant être en marge de l'ACFA. Leurs enfants fréquentent les écoles françaises. On a une petite société d'accueil et d'intégration (même si au niveau professionnel le monde du travail est anglais). Ils aimeraient avoir une plus grande représentation noire parmi les enseignants et le personnel de soutien. C'est une problématique saine. Certains de nos membres poussent, d'autres estiment qu'il faut y aller plus lentement. Comment accueillir l'autre sans disparaître soi-même? En plus, certains veulent changer le nom de notre association à cause de changements structuraux. Comment un Africain francophone peut-il se sentir canadien-français? On répond qu'il est citoyen canadien et qu'il parle français. Il est donc canadien-français. Cette notion évolue, même si certains y attachent d'autres notions historiques.
J.-P. T. : C'est pour ça que les symboles, l'histoire, les héros sont importants. Ils forment une souche à laquelle pourra se greffer une branche venue d'ailleurs. Si la greffe est plus ou moins réussie, le nouveau venu se dira qu'il est comme les autres et revendiquera tout ce qui lui semblera légitime. Il y a une chose qu'on n'ose pas dire dans un contexte multiculturel : j'étais là avant toi. Ce n'est pas être d'extrême-droite que de dire ça.
D. Tardif : C'est juste être réaliste. Il faut donner un fondement pour accueillir. C'est l'argument de ceux qui veulent maintenir le nom de l’association.
J.-P. T. : Faisons une prédiction à cinq cents: le monde occidental, Amérique latine à part, semble virer à droite et se ressaisir. Cela ira dans le sens de vos intérêts. Le maternage de l'État diminue partout et je pense que vous, qui en êtes si éloignés, avez un mot à dire à ce sujet à l'avenir. Vous avez des leçons à donner aux autres francophones et aux autres Canadiens.
D. Tardif : Les États-Unis virent à droite mais le mouvement va se rétablir. Je pense que l'État sera une présence moins contrôlante.
J.-P. T : Il y a une pensée de droite en Alberta. Y en a-t-il chez les francophones, y a-t-il un théoricien ou un économiste de droite chez vous?
D. Tardif : Je ne penserais pas. Il y a aussi une extrême-droite, celle qui prêche l'abolition des différences et qui nous inquiète mais c'est un tout autre sujet.
J.-P. T. : Merci beaucoup. |