Jean-Philippe Trottier : Claudette Roy, vous avez toute une réputation, je pense… Vous êtes une battante…
Claudette Roy : (rires) … en effet!
J.-P. T. : Votre combat a été dans l'éducation.
C. Roy : Oui, pour l’éducation en français, langue première, en Alberta. Peu après l'adoption de la Charte des droits et libertés en 1982, il y avait deux groupes de parents à Edmonton qui désiraient une éducation en français, langue première, pour leurs enfants. Le Comité ad hoc pour l'école française catholique, que je présidais à l'époque, était le groupe qui avait le plus de résonance dans la communauté. Il préférait obtenir par étapes ce qu'on croyait que l'article 23 de la Charte nous octroyait, c'est-à-dire la pleine gestion des écoles et des conseils scolaires. Il regroupait surtout une communauté dont les enfants étaient alors dans les six ou sept écoles d'immersion française du Edmonton Catholic School District.
J.-P. T. : Je vous interromps. Pouvez-vous décrire l'état des lieux à cette époque? N'y avait-il pas déjà des écoles religieuses françaises?
C. Roy : Même en 1888, du temps des Territoires du Nord-Ouest, avant la création de l'Alberta en 1905, il y avait un groupe catholique à Saint-Joachim (la première paroisse de Fort Edmonton) qui avait demandé à l'Assemblée législative des Territoires du Nord-Ouest, qui siégeait à Regina, le droit de former un conseil scolaire catholique séparé. Ce qui fut accordé l’année suivante. Les catholiques, appelé groupe dissident, avaient donc eu droit aux écoles confessionnelles. Même si certains ont essayé de nous le retirer, ce droit a été maintenu, même dans le Alberta Act de 1905. Fait intéressant, à Saint-Albert et à Saint-Paul, qui étaient deux centres albertains très francophones, les francophones avaient un système public alors que les anglophones protestants, minoritaires, avaient un district scolaire séparé. Dans le reste de la province, c'était l'inverse. Après la Loi sur les langues officielles en 1969, les anglophones se sont intéressés au français.
J.-P. T. : Mais là on passe à l'immersion.
C. Roy : Effectivement. Mais on passe aussi du religieux au linguistique.
J.-P. T. : Avant 1969, où les francophones envoyaient-ils leurs enfants?
C. Roy : À l'école confessionnelle gérée par des conseils scolaires laïcs dont les membres étaient élus. J'ai été élevée à Saint-Paul, village très francophone. La communauté environnante appuyait donc le foyer français qui transmettait une culture francophone. Quand j'allais à l'école, la loi scolaire ne permettait pas plus qu'une heure d'enseignement en français par jour. Même si la loi ne permettait qu'une heure de français par jour, tous nos professeurs étaient des francophones. On parlait donc français à la récréation, au repas, à l'heure de surveillance. J'ai donc appris mes matières pédagogiques en anglais. Côté privé, les garçons avaient le juniorat, qui allait devenir le campus Saint-Jean. Il y avait ici à Edmonton l'Académie des Sœurs de l'Assomption. Une de mes sœurs est allée à Fort Kent, près de Bonnyville, chez les Sœurs Sainte-Croix. Mais c'était des écoles privées, ce qui voulait dire que nos parents payaient des taxes scolaires dans leur municipalité en plus de payer nos frais de scolarité.
J.-P. T. : Avec des professeurs francophones!
C. Roy : Oui. La pièce de France Levasseur-Ouimet, Par Cœur, résume bien cette situation. La Loi sur les langues officielles de 1969 a suscité chez nombre d'anglophones le désir de faire apprendre le français à leurs enfants. La loi scolaire albertaine avait peu à peu été amendée pour permettre l'enseignement en français pendant la moitié de la journée, puis plus. Mais elle ne distinguait pas les anglophones des francophones.
J.-P. T. : Un francophone qui maîtrisait déjà le français se calquait donc sur le rythme d'apprentissage de l'anglophone?
C. Roy : C'est ça. Mon fils, qui faisait des phrases complexes et possédait le subjonctif à l'âge de cinq ans, allait donc à l'école pour répéter « Luc joue avec son ballon » et apprendre ce que ça voulait dire. Puis on a eu la Charte des droits et libertés en 1982 qui nous donnait le droit de faire instruire nos enfante dans des écoles homogènes.
J.-P. T. : Cette loi a dû faire un gros « boum! » chez vous?
C. Roy : Oui et non. On se demande rétrospectivement si l’Alberta comprenait ce qu'elle avait signé en 1982. On envoyait des lettres au premier ministre de la province ou à notre ministre de l'Éducation pour former une école homogène française à partir des 7 ou 8 écoles d'immersion du Edmonton Catholic School District. Comme la loi était nouvelle, on n'avait pas demandé la gestion de cette école. Il a fallu répéter plusieurs fois aux conseillers scolaires qu'on n'avait pas d'école française car, pour eux, une école d'immersion en était une.
J.-P. T. : Le français était pour eux une langue comme une autre alors que pour vous, c'était une langue identitaire.
C. Roy : J'enseignais au même moment au secondaire dans une école d'immersion. L'autre problème était que si des élèves francophones avaient des difficultés particulières, on se faisait dire de les envoyer à l'école anglaise pour y recevoir de l'aide. C'était vraiment terrible.
J.-P. T. : Ça a duré jusqu'aux années 1990?
C. Roy : Non. Jusqu'en 1983. On a eu la gestion de nos écoles en 1993. Le premier conseil scolaire a été nommé en 1994. Mais les écoles françaises existaient depuis dix ans. C’est ce que j’appelle la période de gestation; pendant cette période, on travaillait avec l'Edmonton Catholic School District tout en demandant le droit de fournir un "significant input", comme l'indique le mémoire que je leur avais présenté en 1983.
J.-P. T. : C'est-à-dire?
C. Roy : On voulait avoir notre mot à dire au sujet, entre autres, des critères d'embauche des professeurs, même si on n'avait pas le pouvoir de les engager nous-mêmes. Certains parents francophones nous appuyaient, d'autres ne se rendaient pas compte que leurs enfants se faisaient assimiler, des enseignants d'écoles d'immersion imaginaient que nous jugions mal leurs compétences et nous trouvaient rigides. Il a fallu rallier tout ce monde.
J.-P. T. : En plus de convaincre les anglophones!
C. Roy : Il y a eu des hauts et des bas pendant cette période. Le résultat final n'était pas acquis. On se tournait vers le ministre de l’Éducation, David King qui, ne comprenant pas ce qu'on voulait, nous renvoyait au conseil scolaire.
J.-P. T. : Vous étiez la locomotive dans ce dossier mais combien étiez-vous à vous impliquer au total?
C. Roy : J'étais effectivement la présidente du comité. Nous étions environ 11 ou 12. On avait des alliés, les agents de pastorale, l'archevêque, Monseigneur Joe McNeil, qui croyait dans la justice naturelle selon laquelle les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants et que l'école devait ressembler à l'enfant. On pouvait aussi compter sur l’association Canadian Parents for French. Certains parents d'élèves en immersion auraient par contre voulu nous manger tout rond parce qu'on sortait les élèves-modèles du système d'immersion. Bref, en 1984, l'école Maurice-Lavallée a ouvert ses portes à Edmonton et l'école Saint-Antoine à Calgary. Mais de la maternelle à la huitième année, seulement. Quatre ans plus tard, il a fallu faire une occupation des locaux du conseil scolaire pour obtenir le deuxième cycle du secondaire.
J.-P. T. : Un sit-in?
C. Roy : En quelque sorte, pendant trois jours. Mon fils y a participé aussi. Mes patrons voyaient ça d'un mauvais œil car ils croyaient qu'on montait les jeunes contre eux. Mais l’Alberta Teachers’ Association a fait valoir que nous étions d’abord des parents avec des droits inscrits dans la Constitution. L'école Maurice-Lavallée a donc englobé la maternelle jusqu'à la douzième année en 1989. J'y suis donc devenue enseignante et directrice adjointe. En 1990, la Cour Suprême a rendu son jugement - favorable - dans la cause Mahé, ce qui nous a donné le droit à la pleine gestion de nos écoles. En 1991, le ministre albertain de l'Éducation a décidé de former le French Language Working Group (sur la gouvernance des écoles) pour étudier la façon d'appliquer le jugement de la cour. J'étais alors présidente de la Fédération des parents francophones de l’Alberta et France Levasseur-Ouimet, présidente de l'ACFA. Nous faisions partie de ce groupe de travail. Nous préconisions le mode de fonctionnement suivant : implanter des conseils scolaires francophones où il y avait déjà des écoles françaises et des conseils de coordination des parents des régions sans écoles en vue d’ouvrir d’autres écoles. Ces recommandations ont été prises en compte en 1993 par notre ministre et incorporées dans une nouvelle loi scolaire.
J.-P. T. : Il y a une trentaine d'écoles maintenant.
C. Roy : Oui, dans cinq conseils scolaires. Rappelons qu’il fallait créer un précédent en obtenant une première école. Le plus gros conseil est au Centre-Nord qui gère les écoles d'Edmonton, de Saint-Albert, etc.
J.-P. T. : Ça fait combien d'enfants au total?
C. Roy : Au delà de 4 000. En plus, ça fait onze ans qu'on a la gestion de nos écoles.
J.-P. T. : Les générations peuvent désormais se renouveler en français.
C. Roy : Il y a moins de luttes car on a beaucoup d'acquis. Par contre, je pense qu'il faut faire attention en situation minoritaire. Rien n'est jamais acquis.
J.-P. T. : On s'endort dessus…
C. Roy : Peut-on dire que tous les enseignants comprennent la mission particulière de l'école française en milieu minoritaire? C'est-à-dire pas seulement la transmission de la langue mais aussi l'affirmation de l'identité. A-t-on assez de contrôle sur le programme d’études et les manuels?
J.-P. T. : Bonne question. Qui gère tout ça?
C. Roy : Le ministère doit approuver tous les manuels en vigueur dans les écoles albertaines. Surtout depuis l'affaire Jim Keegstra. C'était un homme qui enseignait à ses élèves dans un village, appelé Eckville, que l'holocauste n'avait jamais eu lieu. Ça avait fait toute une histoire et on avait un groupe de travail qui avait fait le tour de la province pour visiter toutes les écoles et faire toutes sortes de recommandations. Un des résultats en a été qu'aucun manuel de classe ne peut être utilisé s'il n'est pas autorisé par le ministère de l'Éducation. On examine aujourd'hui les manuels pour voir s'il y a assez de filles représentées, assez de handicapés, de gens des minorités visibles, etc… Le ministère détermine aussi les programmes d'étude. Côté francophone et immersion, c'est la Direction de l'Éducation française du ministère qui s'occupe de ces questions.
J.-P. T. : Mais alors quand on parle d'histoire, de votre histoire surtout, qui en supervise le contenu? Le ministère acceptera-t-il votre vision?
C. Roy : Prenons l'exemple des études sociales (géographie, histoire, sciences politiques, etc…). Les autorités ont déclaré que la perspective francophone devait faire partie du programme d’études, tant chez les francophones que chez les anglophones.
J.-P. T. : Est-ce le même manuel que tous les Albertains étudient?
C. Roy : Côté anglais, deux livres sont approuvés pour les études sociales. Côté français, il n'y a qu'un livre car le marché est trop petit. Mais on fait des livres made for Alberta maintenant et c'est ce à quoi je travaille.
J.-P. T. : Il y a risque de conflit, non?
C. Roy : Pour qui?
J.-P. T. : Votre vision et celle des Anglais ne va pas coïncider nécessairement.
C. Roy : Pas vraiment. On a, au début du programme d'études, la Philosophie et raison d’être du programme qui explique que pour des raisons constitutionnelles et historiques, les francophones ont droit à une éducation dans leur langue première et de se reconnaïtre dans le contenu de leurs programmes.
J.-P. T. : Mais ont-ils droit à leur histoire?
C. Roy : Oui. On espère ainsi que les francophones vont se retrouver dans leur histoire mais aussi que les Anglais vont comprendre qu'il y a une autre manière de voir ce qui est arrivé. Quand j'étais jeune, j'ai appris dans des manuels anglais. Il y avait une seule vision de l'histoire.
J.-P. T. : Que vous avez gobée.
C. Roy : Oui mais ce qui est intéressant, c'est que, du temps où le ministère ne faisait pas grand-chose pour les francophones, le cours de français était développé par des bénévoles, religieux et laïcs, qui écrivaient les manuels à partir de sources québécoises. Ils préparaient les programmes d’étude et nous faisaient passer des examens et organisaient des distributions de prix. Notre cours de français contenait l'histoire du Canada, la grammaire, la dictée, la littérature. On allait chercher dans notre manuel d’histoire du Canada ce que les manuels anglais ne disaient pas. On pouvait donc partager la fierté des francophones qui avaient contribué à l'édification du pays. Mon père me disait toujours qu'il y avait deux histoires du Canada : « La leur, puis la nôtre. »
J.-P. T. : Vous deviez avoir deux vies parallèles, une publique et officielle, l'autre en famille, en communauté?
C. Roy : Pas autant, du temps où mon village était francophone. Mais plus tard, oui. Sans ces enseignants, qui faisaient partie de l'Association des enseignants bilingues de l'Alberta (AEBA), notre génération aurait été perdue.
J.-P. T. : Et quels sont vos chantiers, vos combats futurs? Je n'imagine pas que vous allez poser votre baluchon et prendre votre retraite comme ça!
C. Roy : Il y a encore des choses à faire. On a beaucoup d'acquis. On a le luxe d'écrire notre histoire car avant, on la faisait. La santé, l'accueil des immigrants, la vigilance sont des dossiers à surveiller. L'exogamie est en hausse, avec le risque inhérent de perte d'identité. On veut que nos écoles restent francophones et que le mari ou l'épouse anglophone appuie cela.
J.-P. T. : Il y a toujours une relation de pouvoir.
C. Roy : Oui, rester francophone est une décision que vous, Québécois, n'avez pas à prendre car vous êtes majoritaires.
J.-P. T. : Même si nous nous comportons souvent comme une minorité, en dépit du nombre. Beaucoup de nationalistes passent incontinent à l'anglais dès que leur interlocuteur trébuche en français. Le passé pèse encore, malgré des progrès notoires.
C. Roy : Certains Québécois trouvent « cool » de faire apprendre l'anglais à leurs enfants. Je le comprends mais il faut faire attention.
J.-P. T. : A-t-on le même phénomène en Alberta, où l'anglais est la langue de l'argent, ce qui servirait de prétexte à rejeter le français ou à le reléguer à la maison?
C. Roy : Avant l'école française, le taux d'assimilation était de 70 %. Je ne connais pas les résulats depuis vingt ans. Par ailleurs, les années 1980 ont été celles du combat, des affaires Piquette et Mercure.
J.-P. T. : Du nom du député Léo Piquette qui, en 1987, avait pris la parole en français à l'Assemblée législative. Mais qui est Mercure?
C. Roy : L'affaire Mercure est l'équivalent fransaskois de l'affaire Piquette. Elle faisait intervenir l'article 110 de la Loi sur les Territoires du Nord-Ouest. Au début, les travaux de l'Assemblée des Territoires, se déroulaient dans les deux langues. En 1888, je pense, une résolution a été proposée pour y abolir le français. Mais le lieutenant-gouverneur de l'époque ne l'a jamais signée. En 1905, l'Alberta et la Saskatchewan sont devenues deux provinces mais le problème n'avait toujours pas été réglé. Le père Mercure, oblat en Saskatchewan, avait eu une contravention en anglais et avait décidé d'en tester la validité légale. Son cas s'était rendu en Cour suprême pour être réglé après son décès seulement. Pour Léo Piquette, il s'agissait de contrer la résolution Haultain, illégale.
J.-P. T. : Cette affaire s'est-elle également rendue en Cour suprême?
C. Roy : La Cour suprême n'a entendu que la cause Mercure et, en 1988, lui a donné raison. Elle a soutenu que l'Alberta et la Saskatchewan étaient des provinces bilingues, selon la Constitution. Elle a cependant laissé une petite porte ouverte en permettant aux deux provinces de se déclarer unilingues si elles le voulaient, ce qu'elles ont fait, avec la Loi 2 en Saskatchewan et la Loi 60 ici. Ironiquement, ces deux lois ont été rédigées dans les deux langues officielles.
J.-P. T. : Et vous appelez ça une petite porte de sortie? Je la trouve plutôt énorme! Mais paradoxalement, votre situation s'est améliorée.
C. Roy : À quel niveau?
J.-P. T. : Au niveau du quotidien, de l'acceptation du fait français.
C. Roy : Peut-être mais je ne connais pas tous les réglements en ce qui a trait à l’usage du français par l’Assemblée législative. On a le droit, certes, de parler dans une langue autre que l'anglais, mais sans que le français ait un statut particulier. Chose certaine, nos enfants éduqués dans leur langue maternelle n'ont plus peur de parler leur langue en montant dans l'autobus. Ils n'acceptent plus de se faire dire « speak white », au contraire de nous.
J.-P. T. : Les professeurs dans les écoles sont-ils Franco-Albertains?
C. Roy : Pas tous. Au début, à partir de 1984, la plupart étaient Franco-Albertains, mais avec l’expansion, on a recruté des professeurs d'ailleurs. Le défi consiste à faire comprendre à ceux qui viennent de milieux majoritaires que le statut minoritaire est précaire.
J.-P. T. : À suivre donc. Merci beaucoup, Claudette Roy. |